Edito

Place publique #13

Place publique : Pourquoi des architectes ?


L’ouverture prochaine de l’École d’architecture sur l’Île de Nantes remet symboliquement les architectes au cœur de la ville. C’est le moment de se demander, de leur demander, à quoi ils servent.


Encore quelques semaines et la nouvelle École d'architecture accueillera ses étudiants et ses enseignants sur les rives de l'Île de Nantes. Jusque-là nichée dans un cadre bucolique, au bout d'une rue paisible de la périphérie, elle se retrouve en plein centre de l'agglomération, dans ce quartier nouveau sur lequel chacun a le regard braqué.
Placer les futurs architectes au cœur de la cité n'est pas anodin. C'est suggérer leur responsabilité sociale dans la forme de la ville. Le moment n'était donc pas trop mal choisi pour que Place publique se demande à quoi servent les architectes. Pas question pour nous d'entamer un énième débat sur la qualité esthétique de tel ou tel monument, sur ce qui restera, dans l'histoire des formes, de tel ou tel architecte en renom. Non, la question est de savoir quel rôle jouent réellement les architectes dans la fabrication de la ville, et, au passage, d'égratigner quelques mythes, dont celui de l'artiste solitaire, génial qui, d'un coup de crayon redessine le théâtre de nos vies.
Le sociologue Florent Champy ouvre la réflexion avec hardiesse. Les architectes ne sont pas les seuls à être des bâtisseurs : les deux tiers des constructions leur échappent. Même si le territoire de leur profession n'a pas de frontières stables, leur pratique repose sur un socle ancestral de valeurs, de savoirs, de savoir-faire que Florent Champy énumère un à un. Tout projet réussi obéit à une nécessité interne et le plus inventif de nos contemporains n'est qu'un nain juché sur les épaules des géants qui l'ont précédé. À quoi servent les architectes ? À construire selon les règles de l'art, nous répond le sociologue.
Qu'en pensent les professionnels ? Nous leur avons adressé un questionnaire avec le concours de leur Ordre régional. La tonalité générale des réponses est mi-figue, mi- raisin. Les architectes, à une nette majorité, considèrent que leur profession est insuffisamment reconnue du public et des maîtres d'ouvrage privés, tout en estimant être mieux considérés des maîtres d'ouvrage publics. Ils ne sont pas bien sûr d'avoir les coudées franches pour réaliser les missions qui leur sont confiées. Cette perplexité se retrouve quand on les questionne sur leur rôle. Ils se partagent alors entre quatre populations : les déçus qui ne sont pas loin de considérer qu'ils ne servent plus à rien ; les modestes qui se pensent comme des couturiers, des petites mains, du tissu urbain ; les ambitieux qui se définissent comme des modeleurs et même des créateurs ; les hésitants, modestes sur leur influence, ambitieux dans la conception de leurs projets.
Le géographe Pierre-Arnaud Barthel mettra un peu de baume au cœur des professionnels en montrant comment l'architecture est redevenue un enjeu pour les organismes de logement social qui comptent un parc tout de même de près de 50 000 logements dans l’agglomération nantaise. Trois jeunes architectes et chercheuses, Anne Bossé, Marie-Laure Guennoc, Élise Roy auscultent trois réalisations récentes dans la métropole pour nous faire entrer dans l'arrière-cuisine de l'architecture : discussions, négociations, parfois âpres, entre élus, urbanistes, usagers, architectes, avec, au terme, le sentiment d'un accouchement heureux.
Mais l'architecte est aussi une image, dont on se sert à des fins médiatiques. Le géographe Stéphane Valognes nous décrit ce bal de la séduction dont Dominique Perrault, mi-complice, mi-victime, fut l'invité à Nantes, à Caen, à Bordeaux. En regard du grand architecte, le sociologue Jean-Louis Violeau s'attarde sur l'architecture "ordinaire", et notamment pavillonnaire. De jeunes professionnels ont dessiné d'assez nombreuses maisons, à la fois singulières et économiques, dans la métropole. Certaines de ces réalisations ont d'ailleurs été primées par le Prix d'architecture de Loire-Atlantique dont le critique Dominique Amouroux commente le dernier palmarès. Où l'on voit que les architectes servent - ou peuvent servir - à canaliser, à apaiser, à équiper, à tonifier.
Le regard jeté sur la nouvelle École d'architecture par la journaliste Sophie Trelcat montre bien le dialogue fécond qui peut s'instaurer entre maîtres d'œuvre et "maîtres d'usage". À ces derniers de préciser au plus près leurs besoins ; aux premiers de faire preuve d'imagination et de talent pour inventer les meilleurs réponses.
Ce dossier se ferme sur quatorze images commentées par Philippe Bataille, le directeur de l'École nationale d'architecture de Nantes, qui s'est livré à une difficile sélection de quatorze "totems", quatorze réalisations emblématiques de l'activité architecturale au cours du dernier demi-siècle dans la métropole Nantes/Saint-Nazaire. Certains choix s'imposaient, d'autres surprennent davantage. Rien de plus normal. Il ne faudrait pas complètement oublier que l'architecture a aussi à voir avec la beauté, et donc avec le goût, avec les préférences. Usines ou maisons particulières, immeubles d'habitations ou de bureaux, salles de spectacles ou tribunaux, marchés ou salles de sport, toutes ces réalisations répondent à des besoins précis et sont visibles de tous - ce qui les distingue d'une œuvre accrochée à la cimaise d'un collectionneur.
Voilà qui nous dirige vers une réponse possible à notre question première. À quoi servent les architectes ? Peut-être bien à démêler avec art l'écheveau des contraintes.
À sa manière, architecte, il l'était aussi. Cinq ans après sa disparition, nous nous sommes interrogés sur ce qui subsiste de l'édifice dressé par Olivier Guichard, grand bâtisseur de nos institutions régionales. Le Premier ministre François Fillon et l'actuel président des Pays de la Loire, Jacques Auxiette, sont deux de ses successeurs. Ils se coulent chacun dans son héritage, avec, on s'en doute, des lectures un peu différentes, mais pas tant que cela, de l'œuvre de grand dignitaire du gaullisme.
Suspecte, cette unanimité ? Elle mérite en tout cas d'être questionnée. Ce que fait le politiste Goulven Boudic en montrant pourquoi la gauche comme la droite ont intérêt à s'approprier l'héritage guichardien, même si c'est pour des raisons différentes. Et en quoi, aujourd'hui, il est temps de repenser l'articulation entre l'État et les territoires.
Démêler l'écheveau des contraintes : voilà qui n'est pas le propre des architectes.