Place publique #12
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COURRIER DES LECTEURS

Nantes est-elle bretonne ?
Le débat se poursuit

Après l’étude d’Alain Croix, « Nantes est-elle bretonne ? », le débat se poursuit par courrier.

M. Jean-Christophe Richard, de Nantes : « Nantais, je me sens breton ». Ouf, on l’a échappé belle ! Comme d’habitude l’historien « officiel » de la ville de Nantes était sur le front, un peu notre Max Gallo à nous. Cela va finir par se voir. Ne manque plus que le « définitif » Julien Gracq si cher à Place publique.
Toujours le même zèle appliqué à minimiser l’histoire et l’identité bretonne… On aimerait voir la même énergie déployée en ce qui concerne l’histoire de France, il y aurait tant à dire…
Toujours cette tournure (attaque) des phrases, si caractéristique, qui d’entrée de jeu, belle objectivité en effet, semble clore les débats. Arguments évidemment « historiquement » recevables mais sélectifs, parcellaires et orientés…
Mais peu importe, de toute façon, ce qui compte pour moi, c’est le projet politique (fédéralisme), intellectuel et culturel. Alors, que Nantes soit pleinement en Bretagne ou qu’à moitié – voire pas du tout si cela peut vous faire plaisir, on s’en fout ! »

M. Yves Lainé, président-fondateur de l’association B5, pour Bretagne à 5 départements, et ancien vice-président du Comité pour l’unité administrative de la Bretagne devenue Bretagne Réunie.

« Cher Alain Croix,

J’ai lu avec grand intérêt vos textes publiés dans « Place publique » numéros 10 et 11. Je suis cent pour cent d’accord sur tout ce que vous avez écrit dans le premier cité. Sur le deuxième je trouve que vous n’avez pas été complet sur le sujet. Pas seulement parce que vous ne citez pas mon ouvrage, le seul, je pense, qui prétend voir la question à travers une lunette nantaise*. On peut n’avoir pas lu un ouvrage, mais quand on prétend faire le tour d’une question, il est bon de citer toutes les thèses.
- Au point 15, vous désirez répondre en trois colonnes à la question : « Quels peuvent être les avantages d’un rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne ? » et vous dites qu’ils sont « essentiellement au nombre de quatre » que je vais reprendre ici :
1. La faiblesse et l’absurdité de la région des Pays de la Loire, son absence d’unité, etc. Je suis désolé, mais ceci n’est en aucun un argument pour, plutôt un argument pour se séparer des voisins d’une région que Yann Poupinot appelait « Pays de la Lune » (al loar, en breton, c’est la lune) – On pourrait ajouter aussi, en négatif, le manque d’ambition maritime de ces voisins, mais quand vous parlez d’avantages, on espère trouver des arguments « pour ».
2. Le deuxième argument que vous citez est l’histoire, pour moi le premier. Mais si histoire égale nostalgie, il reste un argument de valeur très relative. Si histoire veut dire référence au passé pour appréhender l’avenir (par exemple, passé et futur maritime) je suis d’accord.
3. Votre troisième « avantage » est l’identité bretonne – cette identité procède de l’histoire qui a forgé des solidarités, y compris économiques – argument que vous n’avancez pas
4. Enfin vous retenez l’argument de l’image forte et positive de la Bretagne, sans pourtant citer l’image que l’on a des Bretons. En effet on peut avoir une image sympathique de la Bretagne, de ses paysages, voire de son accueil, mais seul le tourisme s’en verra valorisé. Vous auriez pu développer.
Donc pour moi, vous avez retenu trois avantages réels, mais vous êtes passés à côté de plusieurs autres que je passe rapidement en revue.
Avantage d’une situation géographique marquée par le fait maritime. La marine fait partie intégrante de la réflexion bretonne ; c’est ce que je tentais d’exprimer avec le Célib (Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons) dans mon ouvrage Europe rends-nous la mer où je faisais le procès d’une France bloquant les ambitions légitimes de la Bretagne, l’Europe des Régions pouvant selon nous, lui rendre justice. La décentralisation et la libération portuaire à venir (dont l’intérêt du port autonome de Nantes / Saint-Nazaire pour Lorient) peut être de nature à donner un nouveau souffle à ces idées. Il est clair que l’Anjou, le Maine ou la Vendée ne sont pas des partenaires très positifs en matière maritime. Permettez-moi de vous rappeler que lorsqu’il s’est agi, avec Brittany ferries, dans les années 1980 d’assurer la permanence de cet armement en créant une société « politique », la Sabemen, les départements de la Bretagne se sont retrouvés en moins de six mois autour d’un plan qui fonctionne encore. Il y a dans ce domaine une véritable solidarité de projets. C’est aussi la Bretagne qui, dès 1973, a convaincu la commission européenne de mettre en place la Conférence des régions périphériques maritimes (CRPM) dont le siège reste à Rennes.
La solidarité ne s’exprime pas seulement au plan maritime. La promotion de la production bretonne, Loire-Atlantique comprise, s’est faite, entre autres dans « Produit en Bretagne », le collectif de promotion et de diffusion du « produit breton ». Bien sûr la culture est pour lui un argument de poids. La promotion des produits s’accompagne de celle de « l’être breton » dont les qualités sociales, le sens de l’aventure, le dynamisme sont salués.
Les Bretons ont, il y aura bientôt 20 ans, mis sur pieds, dans le cadre de la CRPM, une notion d’Arc Atlantique, allant de l’Écosse au Portugal, dans laquelle des complémentarités économiques intéressantes pouvaient être trouvées. Malheureusement le gouvernement central français n’a pas permis que l’on passe d’une logique de guichet à une logique de projets et le concept s’essouffle. Dans une France véritablement décentralisée dans ses budgets, la Bretagne aurait pu non seulement prendre l’initiative, mais aussi la tête d’une force atlantique dont elle occupe le centre.
Une vision européenne. Nous savons que la Bretagne comme l’Alsace a approuvé le traité de Maastricht et la Constitution européenne avec plusieurs points d’avance sur les autres régions françaises. Cette conscience européenne de la Bretagne peut être vue comme un atout évident ou l’assurance d’une bienveillance.
Enfin les Bretons ont compris que si la dilution (une région Grand Ouest hétéroclite) est une perspective négative, l’animation des infrastructures du Grand Ouest n’en est pas moins utile. Cette notion, mieux ciblée que celles de l’ex-Datar permettrait d’utiliser tout le poids du grand ouest face à l’État à chaque fois qu’un enjeu infrastructurel majeur est concerné. Les autres régions, (Val de Loire, Charentes et Poitou) verraient d’un bon œil une association, pas forcément le gouvernement. Tout l’Ouest, selon moi, serait prêt à suivre la Bretagne. »


La réponse d’Alain Croix :

« La plus élémentaire des courtoisies exige que l’on réponde à un courrier s’il exprime des arguments, la déontologie veut que l’on fasse court, dès lors qu’on a déjà pu s’exprimer.
Yves Lainé entre pleinement dans la démarche qui a été mienne : non pas plaider pour ou contre le rattachement de la Loire-Atlantique à l’actuelle région Bretagne – je défie quiconque de relever dans l’article de Place publique ma position sur cette question –, mais contribuer à une meilleure qualité des arguments mis en œuvre.
Sur le fond, je partage pleinement ses observations. Notre divergence, à mes yeux seconde, porte sur le poids qu’il convient d’accorder à ces arguments. Passons sur le « Produit en Bretagne », simple exploitation commerciale (parfois ambiguë) de l’image forte et positive que j’ai soulignée. Passons aussi sur la « vision européenne », exacte, mais dont je vois mal en quoi elle pourrait peser en faveur, ou non, d’un rattachement administratif.
Deux points de fond, en revanche, méritent une vraie discussion. Le premier concerne des structures de coopération entre régions, que ce soit à l’intérieur du cadre national ou à l’échelle internationale. Pourquoi pas en effet une « animation des infrastructures du Grand Ouest » ? Mais pourquoi ne serait-ce concevable qu’en modifiant les découpages administratifs ? Soyons clair : cela ne plaide aucunement à l’encontre d’une telle modification. Mais je refuse de m’inscrire dans une logique close qui, partant d’un postulat – une région Bretagne à cinq départements est une chose positive – en déduit implicitement ou explicitement que toute autre situation est négative. Le problème me semble de même nature à propos de l’Arc atlantique, à ceci près que je rejoins Yves Lainé pour constater que, de toute manière, « le concept s’essouffle ». Et je ne crois pas que ce soit simplement parce que « le gouvernement central français » n’a pas encouragé une initiative que j’ai toujours, pour ma part, considérée comme bien artificielle… Qui, même hors de France, a vraiment eu la volonté de la faire aboutir ?
Reste le « fait maritime ». Oui, c’est une réalité. Sauf que, là encore, je vois mal en quoi le découpage administratif actuel freine le développement du port de Nantes/Saint-Nazaire ! Et, soit dit quand même au passage, et contrairement aux idées trop facilement reçues, la Bretagne (dans sa géographie historique, avec Nantes) n’est une terre maritime qu’en termes d’image, et cela récemment donc : historiquement, la Bretagne est avant tout rurale et paysanne, une région rurale et paysanne ouverte sur l’extérieur, et donc la mer, dans toutes les périodes de prospérité.
Je n’affirme évidemment pas avoir raison, mais je persiste à penser que les arguments invoqués par Yves Lainé sont au mieux secondaires : puisqu’il s’agit pour presque tous d’arguments de nature économique ou aux évidentes conséquences économiques, j’ai la faiblesse de penser que la Loire-Atlantique serait depuis belle lurette dans la région Bretagne (et n’en aurait même pas été détachée) si les « milieux économiques », comme l’on dit, partageaient l’analyse d’Yves Lainé.
J’ajouterai – et c’est une manière d’hommage à Yves Lainé – avoir été consterné, en revanche, par les imperturbables certitudes qui ont continué à s’exprimer dans le courrier des lecteurs de la presse quotidienne après la manifestation nantaise du 20 septembre. Je continue à douter, pour le moins, qu’on puisse mener avec succès une campagne d’opinion en assénant autant de certitudes infondées…
Mais gardons raison : l’enjeu de ce débat peut paraître bien modeste au regard de difficultés de tous ordres qu’affrontent certains au moins de nos concitoyens. Et l’on peut même en sourire, à l’exemple de ce dessin de Frap publié dans Ouest-France… la veille de la manifestation « bretonne » du 20 septembre ! C’est une manière, le lecteur n’en doutera pas, d’exercer ma fonction d’« historien “officiel” de la ville de Nantes »…