Edito Place publique #10

Place publique : Ruiner les évidences

Nantes et la Bretagne ; le tourisme dans la métropole ; la politique culturelle municipale : autant d’exemples pris dans ce numéro qui montrent que rien n’est aussi simple qu’on le dit souvent. Et qu’une revue de réflexion et de débat peut ressembler à un petit caillou dans la chaussure.

Ruiner les évidences, dissiper les familiarités admises ». C’est le beau programme que Michel Foucault assignait à qui fait l’effort de penser. Nous essayons de nous y conformer le moins mal possible, numéro après numéro.
Cette livraison en offre quelques exemples. D’abord, cette étude menée par Alain Croix pour s’efforcer de répondre à cette question : Nantes est-elle bretonne ? Une question rebattue ? Non, ce sont les arguments, pour répondre en un sens ou en un autre, qui le sont, les ires et les délires qui s’affrontent avec une étonnante passion alors qu’un peu de réflexion et pas mal de savoir dissolvent les idées simples.
Ainsi, nul ne songerait à mettre en doute que le château des ducs de Bretagne est bien à Nantes ? Eh bien non, ce n’est que l’un des châteaux des ducs. Mais Nantes a quand même bien été la capitale de la Bretagne indépendante ? Une résidence ducale assurément, une parmi d’autres. Mais sûrement pas une capitale puisqu’il n’existait alors pas, dans le duché, de capitale au sens moderne du mot et que d’autres villes, Rennes et même Vannes, pourraient se prévaloir de ce titre un peu anachronique. Alors, Nantes n’aurait donc rien à voir avec la Bretagne ? Pas si vite ! Cette ville a assurément fait partie pendant des siècles de ce territoire étonnamment stable au regard de l’histoire européenne qu’on appelle la Bretagne. N’empêche que, pour les Nantais, le Breton – entendez celui qui vient de Basse-Bretagne – est d’abord un étranger qui parle une autre langue, un immigré cantonné aux tâches subalternes quand il ne mendie pas. Il est sale, grossier, querelleur, ivrogne…
Rien n’est simple, on le voit. Et on le vérifiera dans notre prochain numéro, où nous traiterons tout aussi tranquillement de points sensibles comme le rôle de Pétain dans le démembrement de la Bretagne historique ou l’éventuel rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne administrative.
En somme, comme le déclare d’emblée Alain Croix, « l’histoire aide à réfléchir, mais n’apporte jamais de certitude sur le présent et l’avenir. »
Un autre exemple de dissolution des évidences ? Notre dossier sur la construction d’une offre touristique à Nantes/Saint-Nazaire va, lui aussi, à l’encontre de bien des idées toutes faites. La réouverture du château, les Machines de l’Île, Estuaire… En 2007, Nantes s’est trouvée comme rarement sous les feux de la rampe. On pourrait donc penser que les touristes s’y sont rués. Pas si simple. C’est surtout une clientèle de proximité qui fréquente Nantes et Saint-Nazaire. D’ailleurs, les instruments de mesure manquent encore et, aux yeux des guides touristiques étrangers, Nantes vaut tout juste le détour. Désagréable, mais vrai.
Ce n’est pas par malin plaisir que, là encore, nous douchons quelques enthousiasmes. Simplement, souligne le géographe Pierre-Arnaud Barthel, qui détaille comment se construit en ce moment une offre touristique dans la métropole, il s’agit d’une œuvre de longue haleine. Il faudra de la patience et de l’obstination pour qu’elle produise des effets. Et encore n’est-ce même pas certain. D’ailleurs, peut-être faut-il s’en réjouir. « Nantes a-t-elle vraiment envie de devenir une ville touristique ? ». Le questionnement de Jean-François Retière l’élu en charge du dossier lors du dernier mandat fait écho au plaidoyer du philosophe Jean-Claude Pinson en faveur d’un tourisme scrupuleux.
Le scrupule, rappelons-le, c’est d’abord un petit caillou dans la chaussure, que les Latins appelaient scrupulum. Un petit caillou, agaçant et salutaire, comme celui que nous avons glissé dans un des souliers de Jean-Louis Jossic, le nouvel adjoint à la Culture, en lui faisant passer publiquement un grand oral. Et Dieu sait si Jean-Louis Jossic, à la scène comme à la ville, porte d’étonnantes chaussures !
Ce petit caillou, c’étaient les interpellations des autres débatteurs ou bien de la salle sur le sens de la fête et le goût de la lecture, sur ce qu’il reste des politiques culturelles de gauche et sur l’importance du théâtre, sur l’éducation artistique et sur l’accès des plus pauvres aux spectacles…
Que retiendra-t-on de ce grand oral, un peu intimidant et très soigneusement préparé par l’élu sur la sellette ? Que le nouvel adjoint s’inscrit clairement dans la continuité de son prédécesseur. Il sait que la culture a fait bouger Nantes et il souhaite qu’elle continue de la faire bouger. Il admet des faiblesses dans le domaine du théâtre. Il s’inquiète du désengagement de l’État. Mais surtout cette phrase : « Ce que j’attends, c’est que naisse une idée géniale qui fera que, comme au temps des Allumées, Nantes sera en pointe. J’attends qu’on me la propose, cette idée. »
Ce qui revient à dire que Nantes n’est plus tout à fait en pointe. Une ville a tôt fait de s’ankyloser si elle ne se remet pas perpétuellement en question. Il est légitime de communiquer pour faire connaître ses performances et ses attraits. Il est tout aussi important de se comparer aux autres et de douter de soi. Pas d’un doute angoissé, mais d’un doute méthodique, un scrupule systématique.
C’est peut-être à cela que peut contribuer une revue de réflexion et de débat.
Reprenons Foucault. « Le rôle d’un intellectuel est de ruiner les évidences, de dissiper les familiarités admises ; il n’est pas de modeler la volonté politique des autres, de leur dire ce qu’ils ont à faire. De quel droit le ferait-il ? »