Edito Place publique #8

Prendre Gracq au sérieux


photo Jacques Boislève

Le risque est grand de ressasser quelques citations, toujours les mêmes. Nous avons voulu explorer en profondeur le rapport complexe de Julien Gracq et de Nantes, critiquer certaines de ses analyses, questionner l’importance de son œuvre, interroger la portée de ses intuitions.

De Julien Gracq, Georges Perros, cet autre ermite des lettres, reclus à Douarnenez et lui aussi disparu, disait : « Sans doute ne le rencontrerai-je jamais, mais je suis rassuré de vivre en même temps que lui sur cette terre. » C’est Pierre Michon, l’un de nos plus grands prosateurs, qui rappelait cet éloge lors de la soirée organisée par Place publique, début janvier à Nantes, en hommage à Julien Gracq, mort quelques jours plus tôt. Une manière de dire que le grand écrivain était indissociable de l’homme libre, pudique, soucieux de préserver sa part d’ombre en ce temps d’obscène devoir de transparence. Une manière de dire que l’admiration due à l’artiste ne pouvait se détacher du respect entourant la personne.
Le lien particulier tissé entre Gracq et Nantes est bien connu. C’est dans cette ville qu’il fait ses études secondaires dans les années vingt du siècle passé, qu’il s’y forme. Il y revient brièvement en 1935 comme professeur, dans une période où la montée des périls le conduit à un engagement politique d’assez courte durée. C’est à Nantes, en 1939, qu’il fait la rencontre fondatrice d’André Breton, lequel, à la toute fin de sa vie, en mai 1966, lui enverra une carte postée de Bretagne se concluant sur ces mots : « Nantes où nous sommes tout à la fois ensemble et séparément. » Retraité de l’enseignement, ayant quitté Paris pour son village natal de Saint-Florent-le-Vieil, Gracq revient souvent à Nantes, discrètement, en voisin, au cours des années quatre-vingt. Le vieil homme remet ses pas dans ceux de l’enfant et prépare en secret La Forme d’une ville, ce livre inclassable tout entier consacré à Nantes.
Voilà de surabondantes raisons pour que, bousculant nos projets, nous ayons décidé de consacrer un numéro spécial à Julien Gracq. Ce numéro est délibérément centré sur les rapports de Gracq avec « sa » ville. Il se veut pédagogique : trop souvent, l’écrivain dont on disait qu’il était en France le plus grand des auteurs vivants était cité sans être lu. Surtout, il prend Gracq au sérieux, ne confond pas l’hommage avec la génuflexion, met en débat l’auteur de La Forme d’une ville.
Des repères tout d’abord. Et pour commencer, une bibliographie commentée par un jeune agrégé de lettres, Pierre Le Gall, pour s’orienter sous la futaie gracquienne. Puis une chronologie et un abécédaire mêlant les œuvres et les lieux. L’historien Jean Guiffan relève ensuite quelques dates importantes dans cette vie qui dura près d’un siècle et rappelle ce qui se passait au même moment dans le monde, en France, à Nantes. Jean-Louis Liters, membre du Comité d’histoire du lycée Clemenceau – qui fête cette année ses 200 ans – revient sur la scolarité de Louis Poirier, qui ne s’appelait pas encore Julien Gracq, et sur les liens qu’il garda jusqu’au bout avec son ancien établissement.
Des lectures ensuite, interprétations et discussions de l’œuvre. L’historien Didier Guyvarc’h attire l’attention sur ce paradoxe : Gracq n’est vraiment reconnu à Nantes qu’à partir de 1985, l’année de la publication de La Forme d’une ville. Sans doute ce livre venait-il à point quand, soumise à la désindustrialisation, Nantes s’interrogeait sur son identité. Cette œuvre, Joël Barreau en donne une lecture subtile, soulignant l’entrelacs de deux motifs, de deux intrigues : un roman d’éducation ; un roman d’aventure, ou, si l’on préfère, une quête de cette ville « bougeante et aventureuse ».
Le risque est grand pour un écrivain devenu patrimonial de voir son œuvre réduite à quelques lieux communs, à quelques mots de passe. Le géographe Jean Renard ne craint pas de critiquer les thèses de Gracq sur le rapport entre Nantes et ses campagnes. Non, même au 19e siècle, la ville n’a jamais été autant coupée de son arrière-pays que le prétendait Gracq et aujourd’hui, à l’heure de la métropolisation, il faut bien prendre acte du caractère définitivement périmé de certaines des analyses de La Forme d’une ville. Cela n’empêche pas Alain-Michel Boyer, auteur de passionnantes études sur l’écrivain, de mettre en évidence l’importance du paysage dans cette œuvre. Mais ne faisons pas de Gracq une sorte de Barrès nantais ou angevin. Il n’est pas enraciné, mais magnétisé par les frontières, aimanté par l’ailleurs.
D’où sa relation paradoxale avec Nantes, dans sa vie, dans son œuvre, qu’explore Jacques Boislève, qui fut son familier. Jean-Claude Pinson, lui, regarde vers Saint-Nazaire, et se demande si le mot d’ordre gracquien : « Galvaniser l’urbanisme » n’a pas, plus ou moins consciemment, influencé les élus d’une ville qui a tant changé ces dernières années. C’est en spécialiste de l’urbanisme, précisément, qu’Olivier Mongin, le directeur d’Esprit, lit Gracq. Même si ce dernier décrit un état daté de la ville, il nous aide à penser les défis urbains d’aujourd’hui et de demain.
Un clin d’œil de Nicolas de La Casinière (prendre au sérieux une couverture de livre…) et Alain Girard referme cette deuxième partie en affrontant la question de la place de Gracq dans notre littérature. Qui mieux qu’un libraire pouvait s’interroger sur la réception de l’œuvre par le public ?
Le dossier se clôt sur une conversation entre écrivains, entre hommes de l’art, mécaniciens du texte, ausculteurs de la prosodie qui, un soir de janvier, ont accepté de se retrouver à Nantes, en public, pour dire leur enthousiasme sans celer leurs réserves, s’acquitter de leur dette sans abdiquer leur sens critique. Que Michel Chaillou, Pierre Michon, Jean-Claude Pinson, Paul Louis Rossi, Tanguy Viel en soient remerciés.
On l’a dit : la disparition de Julien Gracq nous a conduit à bouleverser l’ordonnancement de ce numéro. Nous avions notamment l’intention de nous étendre sur l’arrivée prochaine du vélo en libre-service dans le centre-ville de Nantes. Même plus brièvement que prévu, nous avons choisi de traiter le sujet dans notre rubrique Initiatives urbaines en décrivant l’expérience de Copenhague, en interrogeant Denis Baupin, le président du Club des villes cyclables, en tirant le bilan de ce qui s’est fait à Lyon ou à Paris.
Traiter dans le même numéro de Gracq et du vélo en ville peut sembler incongru. Ce serait oublier que rien de ce qui était urbain ne lui était étranger. Oublier son ravissement dans les premières pages de La Forme d’une ville : « Un journal local publie une nouvelle surprenante : les tramways de Nantes vont revenir ! La dernière à s’en séparer, la ville, éclairée par je ne sais quel conseil oraculaire, va réactiver son talisman perdu… » Qu’aurait-il dit du Bicloo ?