Edito Place publique #7

Qui sommes-nous ?

À quelques semaines des élections municipales, nous donnons un coup de projecteur sur ce qu’on sait vraiment des Nantais et des Nazairiens.


Qui sommes-nous, habitants de Nantes, habitants de Saint-Nazaire, habitants de cette étrange métropole à deux têtes ? Cette question, au fond, nous ne cessons de la poser depuis le premier numéro de Place publique : quand nous nous interrogeons sur le rôle d’un musée d’histoire de la ville, quand nous mesurons la place prise par Nantes dans le concert des métropoles européennes, quand nous explorons l’incertain territoire estuarien, quand nous jetons un regard neuf sur l’Île de Nantes, quand nous nous demandons jusqu’où la ville s’étalera-t-elle, quand nous soupesons le pouvoir des maires, quand nous débattons du tournant municipal de 1977, des relations entre Nantes et Saint-Nazaire, des transports publics ou de la biennale Estuaire 2007… Autant de dossiers, autant de controverses publiques, autant de contributions à l’intelligence de la ville.
Mais, cette fois, cette question, nous l’abordons de front. À l’occasion d’une série de rencontres programmées tout au long du premier semestre 2008 par le Musée du château des ducs de Bretagne qui a convié un certain nombre d’experts à faire le point des savoirs au sujet des Nantais. Nous avons demandé à certains de ces experts de nous livrer en avant-première le fruit de leurs recherches. Et, fidèles au projet de Place publique, nous avons élargi le propos à Saint-Nazaire et aux Nazairiens.
Tout naturellement, ce dossier s’ouvre sur une synthèse des travaux réalisés par l’Agence d’études urbaines de la région nantaise. Patrick Pailloux, l’un de ses chargés d’études, nous rappelle combien nous sommes et combien nous serons demain, Il dessine la carte d’un territoire en perpétuelle expansion. Il pointe la question de l’aggravation des inégalités, notamment entre propriétaires et locataires.
La géographe Danielle Rapetti entre dans le détail. Voilà une trentaine d’années qu’elle mène un véritable travail de bénédictin, bien connu des spécialistes, mais ignoré du public. Rue par rue, elle a entrepris, sur la base des données fiscales, de dresser des cartes de la richesse nantaise et de les superposer aux résultats électoraux. Où vivent les pauvres ? Où vivent les riches ? Pour qui votent-ils ? Quand ils ne s’abstiennent pas… Danielle Rapetti brosse le portrait d’une ville ouvrière devenue métropole européenne. Quels changements ! Même si, insiste-t-elle, les territoires, dans leur permanence, « ont encore leur mot à dire. » Les candidats aux prochaines élections municipales seraient bien inspirés de lire cet article à la loupe.
Après les chiffres, les images, dont on sait qu’elles finissent par faire partie de la réalité. Notre ami Didier Guyvarc’h compulse systématiquement les articles de presse consacrés à Nantes, prolongeant ainsi sa thèse d’histoire sur la construction de la mémoire nantaise entre 1914 et 1992. Ville agréable à vivre, festive, tolérante… Nantes jouit aujourd’hui d’une exceptionnelle réputation. Reste à savoir si cette image flatteuse reflète la diversité nantaise, si un Rmiste de Bellevue peut jeter le même regard sur sa ville qu’un cadre très supérieur ayant récemment élu domicile dans le plus bel immeuble de l’Île de Nantes.
Image toujours, de Saint-Nazaire, cette fois, avec le texte de Charles Nicol, directeur de la communication de la ville. Juge et partie ? Sans doute. Mais occupant une place de choix pour décrire comment ce port récent, rasé, reconstruit est devenu une vraie ville, fière de ses atouts. Jean Haëntjens, le directeur de l’Agence pour le développement durable de la région nazairienne, confirme le diagnostic : une étude réalisée auprès de chefs d’entreprise montre à quel point ces derniers regardent Saint-Nazaire d’un œil renouvelé.
Nantes / Saint-Nazaire : une métropole à deux têtes, écrivions-nous plus haut. Pour renforcer le fantastique du tableau, sans doute faut-il ajouter un troisième chef à cette étrange créature de l’histoire et de la géographie : le littoral qui s’étend sur les deux rives de l’estuaire, et qui fait désormais partie intégrante de la métropole. C’est la thèse que soutient avec force la géographe Jean Renard. La Baule est en train de devenir un quartier excentré de Nantes. On n’y vient plus seulement pour se baigner en été, mais aussi pour y passer sa retraite, et, fait plus nouveau et plus surprenant, y habiter alors même qu’on travaille à Nantes.
Le dernier texte de ce dossier est dû à deux jeunes géographes, Isabelle Garat et Sophie Vernicos, qui ont enquêté sur le temps libre des jeunes Nantais, enfants, adolescents, étudiants. Elles montrent bien comment les pratiques festives de ces derniers ressemblent à celles de leurs camarades rennais ou bordelais.
Bien entendu, au terme de ce dossier, nous n’avons pas toutes les réponses à la question posée. On aurait pu, par exemple, s’attarder sur le bouleversement des pratiques religieuses dans une région si profondément marquée par le catholicisme. On aurait aimé dresser des cartes fines du chômage, quartier par quartier. On aurait pu s’intéresser à la santé des habitants de la métropole ou bien à leurs pratiques artistiques ou encore à l’évolution des rapports entre les générations.
Le chantier est sans fin, l’ouvrage sans cesse à remettre sur le métier. C’est bien le dessein de Place publique : injecter du savoir dans le débat public. Un dessein qui prend une pertinence particulière à quelques semaines d’élections importantes pour nos villes. Voilà pourquoi ce numéro accorde une place importante au débat sur le savoir et le pouvoir récemment organisé entre le sociologue Christian Baudelot, le président de l’Agence d’urbanisme Jacques Floch, l’ex-directeur de la communication de la ville de Nantes Guy Lorant.
Voilà aussi pourquoi nous avons demandé au politiste Goulven Boudic de cerner l’enjeu des prochaines municipales. Il conclut son texte sur cette phrase qui, nous semble-t-il, mérite d’être entendue : « sur le foncier et le logement, sur la pauvreté et l’exclusion, sur la culture, sur l’école, sur la recherche et l’enseignement supérieur, sur l’intégration et la place de l’étranger, les débats qui traversent la société locale, les inquiétudes qui se font jour méritent, avant même d’être l’objet d’éventuelles propositions concrètes et de politiques publiques locales, un effort de mise en forme préalable, plutôt que d’euphémisation, de dénégation, ou d’évitement. »