Edito Place publique #6

Le pouvoir des maires

Bien réel ou en trompe-l’œil, le pouvoir des maires ? Rogné par des essais de démocratie participative ? Vidé de sa substance par la montée en puissance de l’intercommunalité ? Mais toujours ardemment convoité…


Les élections municipales auront lieu au mois de mars. Il s’agit d’un événement politique très attendu. Chacun sait bien, et Nicolas Sarkozy le premier, que cette consultation, la première depuis la présidentielle et les législatives aura valeur de test national. Mais, en dépit de cet enjeu, les municipales sont d’abord 36 000 élections différentes dans les 36 000 (et quelque) communes que compte la France. En principe, c’est un conseil municipal qu’on choisit qui, luimême, désigne un maire. En réalité, c’est pour un chef de file que les électeurs votent, une sorte de président de la ville, voire un monarque républicain, qui compose son équipe comme on compose un gouvernement. Avec l’élection présidentielle, les municipales sont les deux consultations les plus populaires aux yeux des Français. Voilà pourquoi, à quelques mois de l’échéance, nous avons choisi de nous intéresser au pouvoir des maires. Si ce mandat est tant convoité, c’est qu’il ne doit pas manquer d’attraits. La capacité de marquer sa ville d’une empreinte concrète, la proximité avec le citoyen, le poids politique considérable pris par les maires de grandes villes en sont quelques-uns. On peut toutefois se demander si le pouvoir du maire n’est pas rogné en même temps par le bas et par le haut. Par le bas, avec lamontée en puissance (réelle ou fantasmée?) de la démocratie participative qui viendrait concurrencer la légitimité de la démocratie représentative : et si les conseils de jeunes ou de sages, les comités de quartier, les conseils de développement venaient piétiner les plates-bandes des bons vieux conseils municipaux? Par le haut, avec le transfert aux intercommunalités d’une bonne part des compétences naguère dévolues aux communes. À Nantes, à Lille, à Bordeaux, à Strasbourg, le budget de la communauté urbaine est désormais deux à trois fois plus élevé que celui de la villecentre. Pour éclairer l’ensemble de ces questions, conformément à ses habitudes, Place publique a croisé l’expertise d’universitaires et l’expérience d’élus tout en s’efforçant de donner une profondeur historique au propos. Se retournant sur l’histoire politique du 19e et du 20e siècles, le politiste Goulven Boudic conclut sans hésiter à un élargissement du pouvoir des maires, et notamment ceux des grandes villes, qui ont su secouer la tutelle de l’État, non sans conflits ni résistances. Aujourd’hui, le maire incarne sa ville; il en écrit le récit ; il lui donne cohérence et consistance. Au risque d’une dérive monarchique? Au risque seulement, assure Goulven Boudic, puisque la personnalisation du pouvoir va de pair avec la responsabilité de l’élu devant ses électeurs.Quand quelque chose ne tourne pas rond dans une ville, les habitants savent bien désigner le coupable. Si la fonction de maire reste si populaire aux yeux des Français, c’est peut-être aussi parce qu’elle s’enracine en profondeur dans notre histoire. Nantes compte un maire depuis 1565, nous rappelle l’historien Guy Saupin. Même si elle a considérablement évolué au fil du temps, il n’y a guère de fonction politique ayant ainsi traversé les siècles, depuis l’Ancien Régime jusqu’à aujourd’hui. Spécialiste d’histoire contemporaine, Didier Guyvarc’h change de focale pour se concentrer sur le siècle passé à Nantes. L’époque aura été marquée par une grande instabilité municipale. Trois maires seulement auront été reconduits par les électeurs. Trois maires, plus Jean-Marc Ayrault, l’actuel premier magistrat qui bat, d’ores et déjà, le record de longévité des maires démocratiquement élus. Venons-en à l’actualité, à la question des regroupements de communes, là où l’essentiel des décisions se prend désormais. Et à la question du fonctionnement démocratique de ces institutions. Ni dans les communautés urbaines, comme à Nantes, ni dans les communautés d’agglomérations, comme à Saint-Nazaire, les élus ne sont directement désignés par les électeurs. Ce sont les conseils municipaux qui décident de déléguer tel ou tel au conseil de communauté. Pas très satisfaisant au plan des principes, concède le spécialiste de science politique Bernard Dolez, et pourtant rien ne bouge. Parce que les élus ne sont pas très pressés de changer les règles du eu. Parce qu’on n’entend guère les électeurs réclamer à cor et à cri la démocratisation du système. Un autre politiste, Loïc Blondiaux, répond aux questions de Place publique sur la démocratie participative, dont il est l’un des meilleurs spécialistes français. Un peu désenchanté, le bilan. Certes, des initiatives intéressantes sont prises ici et là,mais les citoyens ne se bousculent pas pour prendre plus directement leurs affaires enmain. D’ailleurs, la démocratie participative, sans doutemal remise de l’usage qui en a été fait lors de la dernière présidentielle, ne saurait concurrencer la démocratie représentative : on n’a rien inventé de mieux que l’élection pour donner de la légitimité aux décisions politiques. Si Nantes a longtemps été marquée par une certaine instabilité du pouvoir municipal, il en va tout autrement de Saint-Nazaire. Dans un texte stimulant, Sylvain Girault analyse les particularités de ce port créé récemment de façon tout à fait délibérée et que les élus se sont employés à transformer en ville. D’où le rôle singulier et considérable qu’ont joué et que continuent de jouer les maires de Saint-Nazaire. Rosa Sanchez, qui enseigne à l’université de Nantes et à Sciences Po Paris, s’essaie à une comparaison européenne. Certes, les traditions politiques varient beaucoup d’un pays à l’autre. L’alcalde, le mayor, le burgmeister, le maire n’ont pas les mêmes pouvoirs ni les mêmes procédures de désignation. Pour autant, un peu partout dans le continent, se discerne une tendance au renforcement des exécutifs locaux et donc au pouvoir des maires. Ce dossier se clôt sur un entretien avec Françoise Verchère qui vient d’abandonner les rênes de Bouguenais, cette ville du sud de l’agglomération nantaise. Cette élue, bien connue pour sa vivacité intellectuelle et son franc-parler, revient sur son expériencemunicipale. Elle enrichit, nuance, donne un poids de vécu aux analyses précédentes. Elle aussi offre une réponse balancée à la question du pouvoir des maires : ni monarque ni assistante sociale.Mais il ne faudrait pas pousser beaucoup Françoise Verchère, qui a conservé ses fonctions à la communauté urbaine et au conseil général, pour qu’elle avoue qu’en renonçant à lamairie, elle a aussi quitté le plus beau, le plus passionnant, le plus épuisant des mandats.