Edito Place publique #4

C’est une ville qui se construit sous nos yeux

Vingt ans après la fermeture des chantiers navals, l’Île de Nantes est le théâtre d’une opération d’urbanisme comme il ne s’en produit pas tous les siècles. Et si l’on prenait le temps d’en débattre?

C’était, mois pour mois, il y a tout juste vingt ans. Le 3 juillet 1987, le Bougainville, un navire militaire destiné à gagner le Pacifique, quitte le port, entouré de ses remorqueurs : le dernier bateau lancé à Nantes. C’est le point final d’une histoire millénaire : des pirogues monoxyles de la préhistoire aux galères romaines, des navires négriers aux vapeurs de Loire, on avait depuis toujours et, croyait-on, pour toujours construit des bateaux à Nantes. Là, sur le site de la Prairie-au-Duc, battait le cœur industriel et ouvrier de la ville : un lieu de production de richesses, mais aussi un lieu de vie, de culture, de savoirs, de luttes, de joies, de souffrances.
Vingt ans après, à cet endroit, c’est une ville qui se construit sous nos yeux. Non pas une ville nouvelle qui du passé ferait table rase, mais après le temps du deuil, une ville tournée vers demain sans cesser d’assumer les traces d’hier. On l’appelle l’Île de Nantes.
C’est l’une des plus grandes opérations de rénovation urbaine menée aujourd’hui en Europe : 350 hectares au cœur de l’agglomération. C’est, dans le tissu urbain de Nantes, un changement comme il ne s’en produit pas tous les siècles. A quoi le comparer ? A la construction de la ville du 18e siècle, hors du corset des remparts, lorsque Nantes double sa population en quelques décennies ? Au comblement de l’Erdre et de deux bras de la Loire entre les deux guerres ? On laissera aux historiens de l’architecture le soin de trancher, mais nul n’en doute : en son cœur, la forme d’une ville est en train de changer, en profondeur et pour longtemps.
Aussi peut-on s’étonner qu’une affaire d’une telle ampleur suscite si peu de débats. C’est bien pourquoi Place publique ouvre ce dossier par une table ronde réunissant un urbaniste, des politologues, des spécialistes d’architecture pour articuler à haute et intelligible voix les questions qui se murmurent et notamment celle-ci : à qui est destinée l’Île de Nantes ? A une nouvelle élite urbaine ? Aux bobos ? Ou bien à l’ensemble des habitants de cette métropole ?
Après ce débat inaugural, retour vers le passé. En six images commentées, Françoise Lelièvre nous montre comment nous sommes passés d’un archipel à une île unique, puis Laurent Devisme, enseignant-chercheur à l’École d’architecture nous rafraîchit la mémoire sur l’histoire du projet urbanistique ces dernières années. Des photos de Christian Leray pour sauver ce qu’il reste de l’île d’avant et une contribution de l’urbaniste Jean Haentjens sur l’opération Ville Port, à Saint-Nazaire qui, par bien des aspects, a préfiguré ce qui se passe à Nantes.
Entretien ensuite avec Alexandre Chemetoff, ce paysagiste devenu urbaniste qui, avec d’infinies précautions, redessine l’île. Entretien aussi avec Jean-Luc Poidevin, de Nexity, le premier groupe immobilier français, pour mesurer à quel point les relations entre le privé et le public sont en train de se modifier lors d’une opération d’urbanisme comme celle-ci.
Pierre-Jean Galdin, qui pilote le projet de Campus de l’île, décrit la part prise par les industries culturelles dans l’économie du projet. Sous les nefs des anciens chantiers navals s’installent les Machines : un éléphant articulé de douze mètres de haut et bientôt un Arbre aux hérons, un Luminaire des grands fonds, un Calmar à rétropropulsion… Oui, nous avons changé d’époque.
Mais que pense de tout cela l’Île d’en bas ? Les anciens des chantiers, les habitants du quartier des ponts, les tenancières de bistrots ouvriers ? Deux jeunes chercheurs, Célia Dèbre et Pierre-Arnaud Barthel nous ramènent un reportage des profondeurs de l’Île, ni tout à fait noir, ni tout à fait blanc, mêlé, comme la vie.
Une conversation avec l’urbaniste Ariella Masboungi clôt ce dossier. Ariella Masboungi connaît bien l’Île de Nantes à qui elle a consacré un ouvrage. Elle ne cache pas son respect pour le travail d’Alexandre Chemetoff et l’intérêt qu’elle porte à l’ensemble de la démarche. Mais sa vue panoramique sur tout ce qui se pense et ce qui se fait dans l’urbanisme d’aujourd’hui permet de corriger la myopie qui menace les Nantais, de trop près penchés sur leur île, sans regarder alentour.
Ce n’est pas tout à fait un hasard du calendrier si Estuaire, la biennale d’art contemporain imaginée par Jean Blaise, coïncide avec l’ouverture du Hangar à bananes et la mise en service des Machines, à la pointe de l’Île de Nantes.
L’objectif majeur d’Estuaire 2007 consiste en effet à permettre à la population de redécouvrir l’estuaire de la Loire. Et la simultanéité de tous ces événements a déjà donné envie aux Nantais de fréquenter à nouveau leur île. Ce résultat n’épuise pas pour autant la discussion autour d’Estuaire : le coût de la manifestation, le choix des artistes, la conception de la culture défendue par Jean Blaise.
Là encore, Place publique se devait d’organiser le débat. Nous l’avons fait en public avec Jean Blaise, le galeriste Michel Luneau, le philosophe Yves Michaud. Mais lisez plutôt.