Edito

Place publique #23
Septembre-Octobre 2010

Pour vivre heureux, vivons serrés ?


Chacun s’accorde à reconnaître qu’il faut limiter l’étalement urbain et construire une ville plus compacte. Mais quand on passe des principes à la réalité, tout se complique. Comment conduire une politique urbaine à la fois volontariste et négociée ?


Ça ne peut plus durer. Tant qu’on en reste au plan des principes tout le monde, ou presque, est d’accord. Il n’est plus possible d’étendre la ville deux fois plus vite que ne croît la population. C’est pourtant ce qui se fait depuis cinquante ans dans l’aire urbaine de Nantes. Et comme on nous annonce 150 000 habitants de plus dans la métropole Nantes/Saint-Nazaire au cours des vingt ans qui viennent… Les arguments sont connus : il faut cesser de gaspiller les espaces naturels et agricoles ; les services publics, notamment les transports en commun, mais aussi les commerces ou bien les équipements collectifs ont besoin d’une certaine densité d’utilisateurs pour être viables ; l’heure n’est plus à la dépense inconsidérée d’énergie pour des déplacements de plus en plus longs entre domicile et travail.
De ce diagnostic résultent des préceptes simples énoncés dans le Schéma de cohérence territoriale Nantes/Saint-Nazaire et dans le Programme local de l’habitat, approuvé juste avant l’été par Nantes Métropole. Il faut maîtriser l’étalement urbain, densifier la ville, la rendre plus compacte : des objectifs désormais largement partagés en Europe.
Seulement voilà, la maison individuelle reste le rêve de la plupart de nos contemporains. Le prix des logements en centre-ville incite les accédants à la propriété à s’installer toujours plus loin. La ville dense demeure dans l’imaginaire collectif synonyme de quartiers sans âme plantés de tours et de barres.
Ce fossé entre les principes et la réalité, la réflexion des élus et la perception des habitants sera l’un des problèmes politiques majeurs des années à venir. C’est pourquoi nous y consacrons ce dossier dont le secrétaire d’État au Logement, Benoist Apparu, nous a fourni le titre, lui qui assurait, l’an dernier à Guérande : « Pour vivre heureux, vivons serrés ». Nous avons tout juste ajouté un point d’interrogation à son slogan…
« La révolte des pavillons » : c’est par le reportage d’un journaliste, Philippe Dossal, que s’ouvre ce dossier. Les associations de défense foisonnent, les recours contre les permis de construire se multiplient dans l’agglomération nantaise, les promoteurs s’inquiètent et les élus se demandent comment ils pourront concilier l’intérêt général et les intérêts particuliers.
Après cet instantané, Jean-Pascal Hébrard et Arnaud Robert, de l’Agence d’urbanisme de la région nantaise, nous invitent à dépasser les fausses évidences. La ville dense existe déjà et pas forcément là où on l’attend : des grands ensembles peuvent être moins denses que des bourgs et que, bien sûr, le centre-ville où il est souvent jugé enviable d’habiter. Qui l’eût cru ? Le délicieux village de pêcheurs de Trentemoult compte 61 logements à l’hectare contre seulement 50 pour La Maison Radieuse de Le Corbusier. Il ne faut pas confondre densité réelle et densité perçue.
L’urbaniste Jean Haëntjens prolonge ce tableau par un éclaircissement conceptuel, nous invitant à distinguer densité, compacité, intensité. Une ville plus économe en espace ne nécessite pas un bouleversement des formes urbaines auxquelles nous sommes attachés, mais une chasse impitoyable au gaspi foncier puisque, c’est bien connu, le diable niche dans le détail.
Laurent Devisme met lui aussi en relief la notion d’intensité. La densité n’a d’intérêt qu’au service d’une ville intense en propositions, en surprises, en possibilités de rencontres. Mais pour y parvenir la route est longue : il n’est pas facile, pas plus à Nantes qu’ailleurs, de mettre en place un urbanisme à la fois volontariste et négocié.
Un autre urbaniste, Patrick Ligeard, étend la réflexion au-delà de Nantes/Saint-Nazaire, à Rennes ou à Montpellier, pour bien montrer que les grandes villes aujourd’hui poursuivent des objectifs communs. Mais plus on s’éloigne du centre-ville, moins l’objectif de densité est compris et partagé. D’où ce cri d’alarme : « Si certaines collectivités se sont engagées dans des opérations exemplaires, peut-on imaginer le potentiel d’extension des 20 000 Plans locaux d’urbanisme dont l’orientation majeure est de poursuivre le modèle pavillonnaire ? »
Nouvel élargissement de la focale avec un regard venu du Caire où vit depuis deux ans notre ami, le géographe Pierre-Arnaud Barthel. Évidemment, sur les bords du Nil où l’on compte quelques-unes des plus fortes densités du monde, les questions se posent avec une tout autre acuité. N’empêche que Le Caire connaît la même valse hésitation que celle que nous avons vécue au cours des dernières décennies : on y redécouvre avec admiration la ville arabe traditionnelle qui n’a rien à envier à nos modernes éco-quartiers ; en même temps, on construit en périphérie des villes nouvelles pour riches, bien peu compactes et incroyablement vertes, à la lisière du désert.
Ce dossier se clôt par un entretien avec Gilles Retière, maire de Rezé et vice-président chargé de l’Urbanisme à Nantes Métropole. Où l’on entre dans les détails de la fabrique de la ville : la nécessité d’une vision partagée à l’échelle de l’agglomération, la volonté de laisser les maires – relativement – maîtres chez eux, la régulation de l’offre par grands secteurs de l’agglomération, un objectif ambitieux : 6 000 nouveaux logements par an.

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L’autre grand thème de ce numéro – l’hommage que nous rendons à Jacques Demy – n’a bien sûr rien à voir avec ce dossier sur la densité urbaine. Seules les nécessités du calendrier nous ont conduits à faire voisiner des considérations inévitablement austères et une évocation du cinéaste qui a enchanté Nantes, l’a transfigurée, nous a conviés à jeter sur elle un regard renouvelé. Mais ce voisinage n’a pas que des inconvénients. Il nous rappelle que c’est bien ici, dans une ville concrète, faite d’hommes et de pierres, que « les racines du rêve », pour reprendre le titre du beau livre de Jean-Pierre Berthomé, ont su grandir. Il nous rappelle que toute ville est à la fois une ville réelle et une ville rêvée, chacune se nourrissant de l’autre.