Edito

Place publique #20
Mars-avril 2010

Citoyens venus d’ailleurs


Au-delà des polémiques sur le voile ou sur la hauteur des minarets, une réflexion sur l’accès à la citoyenneté des Nantais venus d’Afrique, de Turquie ou de Roumanie.


C’était avant. Avant la candidature aux régionales d’une femme voilée sur une liste du Nouveau Parti anticapitaliste. Avant la proposition de loi socialiste sur le droit de vote des étrangers lors des élections locales. Avant les controverses parlementaires sur la burqa. Avant la votation suisse sur les minarets. Avant le débat sur l’identité nationale dont nous avons déjà dit ce que nous en pensions.
C’était avant tout cela, au début de l’automne, que nous avons projeté de consacrer un dossier aux étrangers. Un tel dossier ne se prépare pas en deux minutes. Il faut y réfléchir un peu, s’accorder sur les sujets, solliciter des auteurs, obtenir leur consentement, les aider à accoucher de leur texte… Bref, entre le projet et sa réalisation il se passe toujours plusieurs mois, au risque, le moment venu, d’un décalage avec l’actualité.
Eh bien, nous ne nous sommes pas trompés de cible. La place faite aux migrants dans notre société reste l’un des thèmes majeurs de l’agenda politique. Pas seulement en raison des arrière-pensées tactiques des uns et des autres, mais parce que cette question est au cœur de toute réflexion sur la citoyenneté : doit-on opposer l’étranger au citoyen comme le dehors au dedans ? L’accès à la citoyenneté n’est-il pas la voie royale de l’intégration ? L’échelon local n’est-il pas le lieu plus pertinent pour cette conquête de la citoyenneté ? Connaissons-nous, à Nantes et en France, une situation singulière par rapport à d’autres villes et à d’autres pays ?
Sur le modèle de Nantais venus d’ailleurs, ce livre important publié il y a trois ans, nous avons intitulé ce dossier : Citoyens venus d’ailleurs. À notre habitude, nous avons mêlé des contributions d’experts et des témoignages d’acteurs, des études de terrain et des éclairages plus lointains.
Ce dossier s’ouvre sur une description de la situation de l’immigration à Nantes, due au sociologue Philippe Rigollier, responsable de la mission Politique d’intégration de la Ville. Comme les autres villes de l’Ouest, Nantes est en train de rattraper son retard par rapport à la moyenne nationale : les étrangers non-communautaires y arrivent à un rythme nettement plus soutenu que dans un passé récent, un millier par an. Ce qui suppose la mise en place à l’échelle locale de politiques publiques décrites par l’auteur.
Delphine Bouffenie, l’adjointe nantaise en charge de l’intégration, de l’égalité et de la citoyenneté, explique la signification de ces politiques et notamment d’un dispositif comme le Conseil nantais pour la citoyenneté des étrangers. Le chef de file de l’opposition, Sophie Jozan, ne recherche guère la confrontation sur ce sujet, même si des différences d’accent son perceptibles entre les deux femmes. « Ce n’est pas un thème partisan », assure-t-elle.
Place ensuite aux militants. Anne-Marie Giffo-Levasseur et Bernard Vrignon, membres fondateurs de la Maison des citoyens du monde, détaillent les objectifs et les activités de cette organisation qui regroupe une cinquantaine d’associations. Il s’agit de faire le lien entre pays d’origine et pays d’accueil, entre insertion des étrangers et solidarité internationale, avec, pour horizon, la quête d’une citoyenneté mondiale.
La sociologue Élisabeth Pasquier analyse finement un cas d’école : la construction d’une mosquée dans le quartier de Nantes Nord. Où l’on voit comment l’islam devient visible dans les villes de l’Ouest. Où l’on voit comment des demandes d’ordre cultuel et culturel remettent en cause les habitudes de pensée des élus, mais aussi de ceux qui formulent ces requêtes et qui sont bien obligés de se fondre dans un moule républicain qui ne leur était pas familier.
L’historien Alain Croix remonte des siècles en arrière pour rappeler que Nantes a une très vieille tradition d’accueil et d’intégration. Elle ne s’explique évidemment pas par on ne sait quel chromosome de la tolérance propre aux Nantais, mais par le dynamisme économique, une religion souvent partagée et une immigration continue, mais diffuse et d’origine variée. Dans un texte plus sinueux qui nous fait parcourir les marchés nantais, les quartiers de Marseille et l’œuvre de Leopardi, le philosophe Jean-Claude Pinson met en tension les notions d’identité et de communauté. La communauté n’est-elle pas toujours celle de l’autre ? N’en avons-nous pas un besoin vital, pauvres individus, misérables atomes ? Et cette communauté à venir – après les désastres du 20e siècle – faut-il l’espérer ou bien la craindre ?
Pour mieux comprendre notre situation, Jean-Paul Barbe nous fait voyager en Allemagne, en Suède, en Suisse. Il y a beaucoup à tirer de ces expériences étrangères qui montrent bien que la ville est le lieu premier d’accueil et d’intégration. Regard décentré aussi avec John Tolan, professeur d’histoire à l’université de Nantes, mais d’origine américaine, qui décrit avec amusement la manière dont notre presse traite du modèle anglo-saxon et dont les médias américains et britanniques évoquent la faillite de notre politique d’intégration. La paille et la poutre…
Enfin, le politiste Laurent Bouvet dissipe le brouillard conceptuel qui obscurcit tant de débats. Qu’est-ce que le communautarisme ? Quand et pourquoi a-t-il fait son apparition sur la scène politique française ? Pourquoi fait-il peur ? Quels sont les traits de l’exception française ? Que vaut l’opposition entre républicanisme et communautarisme ? Le plaidoyer pour la « diversité » ne se substitue-t-il pas à la quête de l’égalité ?
Du particulier – la situation nantaise – au général – la revendication communautaire dans l’ensemble des sociétés occidentales – voici un parcours réflexif qui devrait aider à ne plus polémiquer idiot autour d’une question vraiment trop sérieuse pour être abandonnée aux bonimenteurs.