Edito

Place publique #18
novembre-décembre 2009

Une ÉcoCité sur l’estuaire


La réponse de Nantes/Saint-Nazaire à l’appel à projets de l’État peut constituer un projet d’ensemble. À condition que la pensée globale ne paralyse pas l’action locale.


Au moment où nous écrivons ces lignes, la nouvelle n’est pas encore officielle. Mais il y a tout lieu de le penser : la réponse de Nantes/Saint-Nazaire à l’appel à projets ÉcoCités, lancé par l’État, sera couronnée de succès. Le dossier nanto-nazairien a même toutes les chances d’être considéré comme l’un des meilleurs.
On ignore encore quelles seront les retombées concrètes de cette distinction. Sans doute ne faut-il pas attendre qu’une manne de financements se déverse sur l’estuaire. Mais l’essentiel réside ailleurs : c’est peut-être un nouveau modèle de développement urbain qui se dessine dans la réponse faite à l’appel à projets. Un modèle qui tire toutes les conséquences des défis environnementaux du moment et de notre situation géographique si particulière : « un territoire dont le cœur est un estuaire, le front un océan et les poumons un faisceau de 40 000 hectares de marais et de rivières », comme le dit joliment le document intitulé Construire la ville autour du fleuve.
Après avoir expliqué en quoi consiste le concours lancé par l’État et résumé la réponse de Nantes/Saint-Nazaire, nous prenons le recul historique nécessaire dans un entretien avec le géographe Jacques Guillaume, spécialiste des questions maritimes et portuaires. Non, la volonté de construire la ville autour du fleuve n’a rien de neuf : « les chantiers navals, les raffineries, les biscuiteries, tout cela, c’était une manière de vivre avec le fleuve. » Mais aujourd’hui, c’est un nouveau type de rapport avec le fleuve qui s’inaugure, tirant les conséquences du déclin de l’industrie lourde et de la montée du sentiment environnementaliste.
Si ce souci du développement durable prend ici des accents particuliers, il est partagé par toutes les grandes villes. Le sociologue strasbourgeois Philippe Hamman le montre en nous faisant partager les résultats de l’enquête qu’il a conduite chez les professionnels de l’aménagement urbain à Toulouse, Bordeaux, Montpellier, Lille, Lyon et, bien sûr, Nantes.
Une unanimité suspecte ? Car « qui est contre le développement durable ? » s’interroge l’urbaniste Laurent Devisme. Le tout est de savoir de quoi l’on parle : des rapports Nord/Sud ? De grands territoires comme l’estuaire de la Loire ? De quartiers ? De simples immeubles ? Le développement durable est devenu un concept passe-partout qui recouvre des réalités bien différentes. Il mérite d’être questionné, d’être précisé, d’être critiqué si l’on ne se contente pas d’un discours incantatoire pétri de pensée molle et de bons sentiments.
Goulven Boudic s’attarde sur l’actualité proprement politique du sujet. Longtemps raillés pour leur amateurisme, les Verts ont désormais le vent en poupe. Leurs résultats aux dernières européennes, ainsi que dans plusieurs élections partielles, en atteste. Plus fondamentalement, ils bénéficient d’une image de marque positive à l’heure d’une défiance généralisée à l’égard de l’engagement politique. Tout se passe comme si les Verts faisaient de la politique en donnant le sentiment de ne pas en faire… Cela place les socialistes, leurs alliés principaux, dans une situation délicate : les voici contraints de se montrer au moins aussi verts que les Verts – par opportunisme ou conviction – sans être bien certains d’en tirer quelque bénéfice électoral. D’autant que, localement, les Verts, décidés à faire cavalier seul au premier tour des Régionales, font monter la pression sur plus d’un dossier, qu’il s’agisse du parking aérien de l’Île de Nantes ou de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. À tel point que la droite, non sans ironie, les a invités à rompre leurs accords avec la gauche, à Nantes et à la Communauté urbaine. Il faudrait être bien naïf pour ne pas prendre en compte cette dimension électorale dans les politiques environnementales projetées ou mises en œuvre.
Sans écarter quelques questions sensibles comme le nouvel aéroport ou l’avenir de l’industrie, la réponse de Nantes/Saint-Nazaire à l’appel d’offres avait nécessairement un côté rassembleur : c’est la loi du genre. C’est pourquoi nous avons demandé à Jacques Le Brigand, un journaliste attentif à l’actualité socio-économique de la région, de dresser une liste de quelques sujets qui fâchent et qui pourraient bien avoir été oubliés ou éludés. Et là, surprise. L’auteur nous rend une copie où il parle, bien sûr, des embarras de la circulation et des ordures ménagères, mais aussi des rapports entre les élus et l’administration de la Communauté urbaine, de l’accueil des Roms ou du petit nombre de femmes à des postes de direction…
Hors sujet ? Mais non, objecte à bon droit Jacques Le Brigand, le développement durable repose sur trois piliers : environnemental, économique, social. Inattaquable en théorie : comment penser isolément chacune de ces trois dimensions ? Mais autant dire que nous sommes en présence d’une notion balayant tous les aspects de la vie commune, l’alpha et de l’oméga de la pensée politique, en somme. Ce n’est plus d’ÉcoCité qu’il faudrait parler, mais à la manière de saint Augustin, de Cité de Dieu, où seraient réconciliés les contraires et aplanies toutes les difficultés humaines. Et voilà pourquoi personne ne s’oppose au développement durable…
En cela, cet article est un symptôme. Il montre comment le développement durable est devenu une idéologie de substitution qui risque fort de placer les élus en porte-à-faux face à la surenchère ou à l’élargissement indéfini des thématiques : vous installez des cellules photovoltaïques ? On vous répond égalité des sexes. Vous aménagez des pistes cyclables ? On vous titille sur la gouvernance… Normal, puisque tout est dans tout. Et réciproquement.
Pourtant, la construction d’une ÉcoCité pourrait bien être le projet d’ensemble qui manque encore à Nantes/Saint-Nazaire, qui donnerait cohérence à un certain nombre d’initiatives isolées en faisant de l’estuaire « la matrice de la métropole », pour reprendre une expression déjà employée dans cette revue. Dès lors il ne s’agirait pas d’un gadget, mais bien d’un modèle alternatif. À condition que la pensée globale ne paralyse pas l’action locale. Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire.