Place publique #12
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DÉBAT

Faut-il supprimer les classes préparatoires ?



LE SUJET > Les grandes écoles, et les classes préparatoires qui y conduisent, font l’objet de bien des critiques. Elles reproduiraient voire aggraveraient les inégalités sociales. Elles formateraient les élèves. Elles détourneraient de la recherche quelques-uns des meilleurs étudiants. Faut-ils les maintenir en l’état ? Les réformer ? Les supprimer ? Ce sont quelques-unes des questions abordées lors d’un débat public, qui s’est déroulé le 24 septembre dans l’amphithéâtre du lycée Clemenceau, à Nantes, dans le cadre des manifestations du bicentenaire de l’établissement.


THIERRY GUIDET > Dans un premier temps, nous allons examiner l’une des critiques les plus fréquemment adressées aux grandes écoles et aux classes préparatoires : la reproduction, et même l’aggravation de la sélection sociale. Dans un deuxième temps, nous nous pencherons sur la singularité de ce système par rapport aux organisations qui prévalent dans la plupart des autres pays. Nous examinerons ensuite les pistes de réforme possibles de ce système. Avant, bien entendu, de donner la parole à la salle. Yves Dutercq, vous êtes sociologue de l’éducation. Que disent les chiffres ? Les grandes écoles aggravent-elles la sélection sociale ?

YVES DUTERCQ > Je vais répondre sur les classes préparatoires, qui sont mon objet d’étude, plutôt que sur les grandes écoles. Je ne sais pas si elles aggravent la sélection sociale, mais ce qui est sûr, c’est qu’un des traits les plus flagrants du recrutement des classes préparatoires, c’est qu’il reste socialement distinctif malgré les efforts. Je vais vous donner quelques chiffres, issus d’études menées par le ministère juste avant la réforme de la procédure du recrutement en 2003 : 55 % des élèves qui entrent en prépa sont issus de milieux socialement et culturellement favorisés ; 55 % des élèves qui ont eu une mention Bien ou Très bien au bac général vont en classes prépa, et même 66 % de ceux qui obtiennent ces mentions en filière S, mais seuls 9 % de ceux qui ont une mention Bien ou Très bien au bac technologique se dirigent vers une classe prépa.

THIERRY GUIDET > Vous disposez aussi de données nantaises…

YVES DUTERCQ > Elles vont dans le même sens. Dans l’ensemble de l’Académie de Nantes, la répartition sociale est conforme à la moyenne nationale. Mais on y compte proportionnellement plus de garçons. Nous avons aussi travaillé sur les disparités géographiques, même si elles recoupent les disparités sociales. Il n’existe pas de classes préparatoires dans vingt et un départements français - c’est le cas de la Mayenne – alors que d’autres départements sont très bien dotés. Sans parler, à l’intérieur de chaque département, du contraste entre le centre des villes et la périphérie. Je sais qu’on a mis en place des classes prépas de proximité. Il y a un débat sur leur attrait ; certains les considèrent comme des classes prépas au rabais ; et c’est vrai qu’il y a une hiérarchie entre les établissements. Faut-il reprendre le développement des classes prépas de proximité qui s’est arrêté il y a quelques années ou permettre à des élèves qui habitent loin de rejoindre les lycées des grandes villes ?

THIERRY GUIDET > On dit souvent qu’après une relative démocratisation, nous faisons aujourd’hui marche arrière. C’est une idée toute faite ?

YVES DUTERCQ > Beaucoup dépend des filières, les filières scientifiques à un bout, les filières économiques et sociales à l’autre bout. Ces dernières se sont beaucoup développées ces dernières années, et comme leur recrutement est socialement plus élitiste, ça peut avoir l’effet que vous soulignez. On sait que les écoles auxquelles préparent ces classes préparatoires sont payantes, à la différence de bien des écoles d’ingénieurs. Évidemment, l’élitisme social est aussi un élitisme culturel : la population la plus présente dans les classes prépas en général, ce sont, bien entendu, les enfants d’enseignants et des couches intellectuelles.

THIERRY GUIDET > Est-ce que le système des classes préparatoires ne fait qu’enregistrer les disparités ou est-ce qu’il les aggrave ?

YVES DUTERCQ > Il ne les aggrave pas, mais il ne les réduit pas. La démocratisation des lycées s’est accompagnée d’une démocratisation relative des classes prépas.

THIERRY GUIDET > Jean-Pierre Helfer, que pouvez-vous dire sur le recrutement social d’un établissement tel que le vôtre ?

JEAN-PIERRE HELFER > Je voudrais d’abord préciser d’où je m’exprime. J’ai passé vingt-cinq ans dans l’université comme professeur et, il y a quelques années, l’occasion s’est présentée pour que je dirige une grande école de commerce. Je voudrais ajouter que, pour moi, des classes préparatoires jusqu’aux grandes écoles le processus est absolument continu, même si tout le monde ne partage pas ce point de vue. On ne recrute en première année que des élèves provenant des classes préparatoires. Donc, pour nous, les questions posées aux classes préparatoires sont aussi celles qu’on adresse aux grandes écoles.
Alors, doit-on refléter, par une sorte d’homothétie, le corps social ? Tous les modèles doivent-ils être représentatifs du corps social ?

THIERRY GUIDET > Peut-être pas, mais est-il souhaitable que l’écart soit aussi considérable qu’aujourd’hui ?

JEAN-PIERRE HELFER > Aujourd’hui, à Audencia, en première année, il y a 16 % d’élèves boursiers d’État. Nous sommes dans des proportions très voisines de ce qu’on trouve dans les masters de l’Université. Je ne porte pas sur mes épaules, soir et matin, l’incroyable fardeau de l’ouverture sociale ! Si c’est un sujet de société que de faire en sorte qu’il soit utile de réduire les écarts les plus importants entre une organisation, quelle qu’elle soit, et puis le corps social, alors, nous faisons nôtre cette exigence dans la vie citoyenne de notre école. D’ailleurs une diversité sociale plus grande me paraît souhaitable parce que la diversité engendre de la richesse, parce que nous avons une responsabilité à l’égard de nos clients. On a des clients amont : les familles et puis les élèves. On a des clients aval : ce sont les entreprises. Et les entreprises nous disent : nous voulons de la diversité parce que cette diversité est extrêmement utile dans nos équipes. C’est ainsi qu’à Audencia – et nous sommes les seuls à la faire en France – on a ouvert une formation de dix-huit mois à des ingénieurs qui souhaitent obtenir un double diplôme. La diversité sociale est l’un des éléments de la diversité globale dont je suis un grand adepte.

THIERRY GUIDET > Vous venez d’utiliser le terme de « clients ». Est-ce un vocabulaire que vous employiez quand vous étiez à l’Université ?

JEAN-PIERRE HELFER > Absolument ! Il vaut mieux appeler un chat un chat. Je sais que quand on écrit une loi on préfère parler d’usagers, mais on gagne à être pragmatique : un client, on doit s’attacher à lui ; on doit l’écouter ; lui apporter le meilleur service possible.

THIERRY GUIDET > Claude Boichot, vos commentaires sur les données chiffrées présentées par Yves Dutercq…

CLAUDE BOICHOT > Le ministère de l’Éducation nationale a mis en place, en 2003, une procédure de recrutement avec aide informatique qui permet, sur les 2 600 lycées de France, de faire toutes les études de flux et de cohorte qu’on souhaite, en particulier pour les classes préparatoires. Depuis quatorze ans, auprès de différents ministres, je suis chargé de la régulation des classes préparatoires. J’y ai du mérite, car je ne suis pas issu du système des classes préparatoires ; je suis un universitaire pur. Je n’ai pas de modèle, d’idéologie balkanisée. Ce que je souhaite pour mon pays, c’est réussir la synergie de toutes les forces post-baccalauréat.
Et l’on revient à notre question : Yves Dutercq a parlé tout à l’heure des 21 départements privés de prépas. Cela signifie-t-il un manque d’appétence pour aller en prépas ? Eh bien non, sur les 221 lycées concernés dans ces 21 départements, il y en a très, très peu qui ne suscitent pas cette appétence. Maintenant, si l’on prend les 447 lycées qui ont des classes prépas, eh bien, 23,96 % de leurs bacheliers sont candidats aux classes préparatoires. Si l’on prend les 52 lycées publics qui sont en Zones urbaines sensibles, seuls 10,36 % de leurs bacheliers se portent candidats à une classe préparatoire. L’inéquité est forte. L’école ne joue pas son rôle de réduction des inégalités sociales, culturelles, géographiques. Mais, par contre, tous ces candidats, selon qu’ils viennent de lycée dotés de classes préparatoires ou non, ont-ils plus ou moins de chances d’être admis ? Le taux de réponse favorable à un candidat évolue entre 67,21 % et 76,66 %. Et le taux le plus important n’est pas dans les lycées qui ont des prépas. Quand vous êtes candidat, vous avez sept chances sur dix, à peu près partout, d’avoir une réponse positive. La fracture est donc au niveau du lycée-source : je me projette à bac + 5, je franchis le pas, j’ose, alors qu’autour de moi on me dit que c’est trop compliqué, que ce n’est pas pour moi…
Yves Dutercq a parlé des écoles de commerce qui sont payantes… Eh bien, je n’ai vu aucun article de presse l’an dernier sur la décision de ces écoles de réduire à zéro les frais d’inscription au concours pour les élèves boursiers ! Si ce n’est pas une mesure qui va dans le sens de la réduction des inégalités des malchances…
Sans doute le système a-t-il des défauts : le système français à une extraordinaire capacité à ségréguer socialement de la maternelle à la terminale. Le pourcentage des fils de cadres est multiplié par deux ; celui des fils d’ouvriers est divisé par deux. Moi je viens d’un milieu modeste, ce n’est pas parce que je porte un costume trois pièces… Ce qui m’énerve, c’est que tous les coups qu’on porte au système des classes préparatoires, sans explication, sans mise en contexte, sont ressentis le plus douloureusement par les plus fragiles et ça, c’est inadmissible, parce que ceux qui portent les coups se débrouillent bien pour que leurs enfants s’insèrent dans le système. Vous voulez que je vous donne la liste des gens qui me téléphonent en me disant : « Vous êtes le pape des prépas, vous pouvez faire quelque chose pour ma fille, mon fils ? »

THIERRY GUIDET > Je ne voudrais pas que la vivacité du débat vous fasse croire que je suis un ennemi juré du système. Je suis moi-même passé par les classes préparatoires…

CLAUDE BOICHOT > Et pas moi !

YVES DUTERCQ > On ne peut pas nier que le recrutement des classes préparatoires et des grandes écoles soit socialement distinctif, notamment dans les filières commerciales et de management. Mais ça ne veut pas dire que les gens qui y travaillent ne fassent pas d’efforts pour remédier à ce problème. Les classes préparatoires et les grandes écoles participent à l’effort de démocratisation, mais il faudra du temps…

CLAUDE BOICHOT > La méritocratie républicaine n’est pas un vain mot et il y a des élèves dont on aurait vraiment envie qu’ils viennent en classes préparatoires. Mais quand on fait des livres comme celui que j’ai entre les mains1, ça peut faire du mal aux plus fragiles, je le répète.
Le taux moyen de boursiers est de l’ordre de 30 % au cours des trois premières années d’université ; en classes préparatoires, cette année, il est de 20 %. Quand on regarde le passage de la première à la deuxième année, il n’y a pratiquement pas de déperdition : de 7 800 boursiers à 7 200 boursiers. En master 1 quel est le taux de boursiers ? Il n’est plus de 30 %, il coïncide avec celui des grandes écoles. Pourquoi ? Parce que l’Université a perdu des boursiers en cours de route. Ça veut dire qu’il est urgentissime de mettre en place le plan Licence et de faire en sorte que les boursiers qui entrent à l’université aient les mêmes chances que les boursiers – certes moins nombreux – qu’on intègre en classes préparatoires. Nom d’une pipe ! qu’on les garde au moins jusqu’au master 1 !

THIERRY GUIDET > Venons-en à l’exception française. Ce système est-il si singulier ? A-t-il encore ses raisons d’être ? Quel regard porte-t-on sur lui depuis l’étranger ?

JEAN-PIERRE HELFER > Qui parle d’exception française ? Ceux qui ont décidé de mettre à mal le modèle. Il va être temps de s’interroger sur leurs mobiles… Prenez ce livre, Grandes écoles, la fin d’une exception française, c’est un hymne paradoxal pour les grandes écoles. On y lit que tous les patrons du CAC 40 sortent des grandes écoles, que tous ceux qui ont des responsabilités en France sortent des grandes écoles, que ceux qui ont les plus belles carrières sortent des grandes écoles… Mais que ce n’est pas normal. Est-ce si anormal de sélectionner un certain nombre de personnes pour avoir des destinées plus brillantes ?
L’exception française, dites-vous… Mais je ne la vois pas. Le modèle des classes préparatoires et des grandes écoles peut être défini de la façon suivante : une très forte sélection, le refus d’enseigner des matières techniques dans une première étape, mais de privilégier le fond culturel sur lequel on pourra construire ultérieurement. J’ajoute une troisième caractéristique au modèle : on travaille, on travaille, et on travaille. Sélection, compétition, travail et culture.
On peut aller dans n’importe quel pays du monde : il existe des processus qui reposent sur les mêmes caractéristiques, avec évidemment des différences. Notre particularité, c’est que la préparation se déroule dans des lycées. Mais c’est une caractéristique infirme et qu’on met, malheureusement, en avant.

THIERRY GUIDET > Ce qui revient à dire que la vraie singularité française, ce sont des universités qui ne sélectionnent pas à l’entrée.

JEAN-PIERRE HELFER > Personnellement, je regrette qu’il n’y ait pas davantage de sélection au sein de l’Université française. Je suis très favorable à la récente loi, mais je regrette qu’on n’ait pas eu le courage de poser la question de la régulation, pour dire les choses de la manière la plus simple possible. Ça aurait fait du bien à tout le monde, y compris aux grandes écoles. Les grandes écoles ne peuvent pas se satisfaire d’une Université qui ne serait pas au meilleur niveau. J’ai la religion de la performance. Notre système atteint-il ses objectifs ? On a vu que ses objectifs sociaux n’étaient pas tous atteints, mais il en atteint un grand nombre d’autres et à un coût raisonnable. Mon école est une école payante, mais elle est la moins chère de sa catégorie. J’en connais où les frais de scolarité sont deux fois plus élevés et on fait aussi bien à Nantes, grâce notamment à l’aide des collectivités.

THIERRY GUIDET > On dit que le coût d’un étudiant de classes préparatoires est presque deux fois celui d’un étudiant de l’université.

CLAUDE BOICHOT > Avez-vous regardé, l’autre soir à la télévision, Le Droit d’inventaire, de Marie Drucker ? C’était Le Droit d’inventer ! On nous disait qu’un étudiant à l’Université coûte 7 300 euros par an et 13 560 euros en classes préparatoires. Mais c’est une malhonnêteté ! Comment sont construits ces indicateurs ? Vous divisez l’ensemble des engagements budgétaires de l’État et des collectivités que vous divisez par le nombre d’inscrits. Mais l’inscrit n’est pas forcément présent ! Le volume d’étudiants effectifs peut varier de 50 % en cours d’année… Quand vous divisez la manne publique par le nombre d’assidus, on tourne autour de 11 000 euros pour un étudiant de l’Université. Noircir le tableau de l’Université, ce n’est pas rendre service à ceux qui y vont.

YVES DUTERCQ > Il faut être honnête : le taux d’encadrement en classe préparatoire est quand même assez nettement supérieur à celui qu’il est en première ou deuxième année d’Université, même si ce taux varie beaucoup selon les filières. Mais je voudrais vous rassurer : l’université de Nantes ne calcule plus ses dotations en fonction du nombre d’inscrits, mais en fonction du nombre de présents aux examens. Il serait souhaitable qu’à l’Université on dispose, les deux premières années, de conditions permettant aux étudiants d’améliorer leurs performances, qu’ils bénéficient de la pédagogie très efficace dispensée dans les classes préparatoires. Ce qui fait la différence, c’est sans doute le recrutement, mais plus encore la pédagogie de la réussite qui existe dans les classes préparatoires.

JEAN-PIERRE HELFER > Dans mon domaine, dans les dix ans qui viennent, les entreprises ne trouveront les salariés dont elles ont besoin que pour moitié dans les grandes écoles. La part de marché des universités va donc augmenter très sensiblement. C’est une nécessité vitale pour notre économie.

THIERRY GUIDET > Vous avez tout à l’heure défendu avec énergie la thèse selon laquelle le système des grandes écoles ne serait pas une singularité française. J’aimerais avoir une réaction rapide de Claude Boichot et d’Yves Dutercq sur cette question.

YVES DUTERCQ > Je partage en gros l’analyse qui a été faite. La seule différence par rapport à la plupart des systèmes éducatifs comparables, c’est le fait qu’en France les filières d’excellence post-bac soient implantées dans des lycées. On peut d’ailleurs se poser cette question iconoclaste : est-ce que ça changerait quelque chose si on les transplantait dans les universités ?

CLAUDE BOICHOT > Moi aussi, je souscris à l’analyse pertinente de M. Helfer, et à ce qui vient d’être dit. J’observe par ailleurs que le système dual Université/grandes écoles n’est pas dual sur tout le champ : il n’y a pas de grandes écoles de médecine ou de droit ; inversement, il n’y a pas non plus l’équivalent à l’Université des grandes écoles de management. Il existe 500 lycées à classes préparatoires en France. Quand vous allez au fond de l’Ohio, on se demande ce que sont ces lycées, ces toutes petites schools. C’est vrai qu’il n’y a pas de visibilité de notre système sur ce point. Mais, en revanche, la capacité des lycées à recruter à proximité, c’est quelque chose à quoi il faut réfléchir à deux fois avant de décider de le briser pour le remplacer par de grandes concentrations d’étudiants. Les Chinois ne s’y trompent pas : ils nous demandent d’implanter l’équivalent d’unegrande école sur la filière nucléaire, même chose pour l’aéronautique ou pour Centrale Pékin. À chaque fois, ils exigent la mise en place de deux années de classe préparatoires, à la française, disent-ils. Même topo en Inde, au Maghreb…

THIERRY GUIDET > Donc c’est un système que le monde entier nous envie…

CLAUDE BOICHOT > Mais ce n’est pas un système ! C’est la conjonction de qualités comme le taux d’encadrement et l’engagement du corps professoral, dont la réussite des élèves est la mission fondamentale. J’appelle de mes vœux l’arrimage du système universitaire et de celui des grandes écoles en ne diluant pas l’un dans l’autre. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Ezra Souleiman, professeur de science politique à l’université de Princeton, auteur de Schizophrénies françaises, qui l’affirme dans un numéro récent du Nouvel Observateur : « Je ne suggère pas de supprimer les classes préparatoires et les grandes écoles. Il ne faut jamais se priver de la qualité quand elle existe. Il faut au contraire s’en inspirer pour faire mieux. Si les universités assument leurs responsabilités et acceptent de s'engager dans une compétition avec les grandes écoles – pour les étudiants, les fonds, les professeurs, la recherche – cela ne pourra qu'être bénéfique à tout l'enseignement supérieur. » Mais c’est tout notre discours ! La moitié d’une classe d’âge diplômée à bac + 3 en 2010, ça suppose que tout le monde s’y mette !

THIERRY GUIDET > Abordons maintenant le troisième temps de notre débat : comment le système est-il susceptible d’évoluer en tenant compte notamment des changements généraux de l’Université et du nouveau cursus LMD, licence, master, doctorat, désormais adopté en Europe2.

YVES DUTERCQ > La compatibilité avec le système LMD, ce n’est vraiment pas un problème. Il y a déjà des équivalences, des étudiants qui préparent des masters indifféremment dans les universités et les grandes écoles… Concernant les évolutions à venir, elles sont déjà largement en train de se mettre en place : il existe déjà des classes préparatoires intégrées dans les grandes écoles ; la plupart des grandes écoles ont des voies parallèles de recrutement qui permettent à des élèves d’y accéder sans passer par les classes préparatoires… Bref, il ne s’agit pas de dire qu’on va remplacer un système par un autre, mais d’élargir la palette, de multiplier les voies pour permettre au plus grand nombre d’accéder à l’excellence. Une des voies les plus prometteuses, et que connaît bien M. Helfer, c’est la mise en place de programmes d’accompagnement des élèves issus d’établissements qui, habituellement, n’envoyaient pas de jeunes vers les classes préparatoires : « Une classe prépa, pourquoi pas moi ? », le programme Brio de Centrale et d’Audencia… Une dernière chose : autrefois, les classes préparatoires étaient réservées aux meilleurs élèves des lycées ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Un élève moyen peut très bien aller en classe prépa et même y réussir. On a fait des enquêtes où beaucoup d’élèves nous ont dit avoir découvert le plaisir d’apprendre en prépa, notamment grâce à la qualité de la relation avec le corps professoral.

JEAN-PIERRE HELFER > À Audencia, on s’oriente vers une première année d’école qui est en master 1. L’environnement international nous y contraint. Les bons classements dont nous sommes l’objet, comme celui du Financial Times, font que l’étranger s’est intéressé à nous. Aujourd’hui, nos étudiants arrivent à 80 % de classes préparatoires, d’ailleurs de différentes filières : économie, bien sûr, mais aussi techno, math et lettres. À côté, il y a les admissions parallèles françaises qui sont très variées : histoire, philo, droit, économie… Troisième segment : les ingénieurs et autres. Nous accueillons en master 1 des diplômés d’écoles d’ingénieurs, et demain d’écoles d’architecture, de design… Ils viennent chez nous pour, en l’espace de dix-huit mois, acquérir un double diplôme. Quatrième segment : les étrangers admis sur titre, qui viennent de tous les pays du monde. La gestion dynamique de cette diversité est le challenge des dix années qui viennent. C’est elle qui permettra le rayonnement international de notre marque […]

CLAUDE BOICHOT > Le système est vivant, il évolue presque naturellement. Quand vous prenez une première année de mathématiques à l’Université, en moyenne, vous avez six enseignants qui interviennent. En classes préparatoires, vous n’avez qu’un seul intervenant. Pourquoi je dis ça ? Parce que, au fond, la culture universitaire, elle a été bâtie essentiellement sur la recherche dont le spectre est généralement étroit. En prépa, on cultive la culture généraliste, qu’elle soit mathématique, physique, philosophique, historique, etc. Pourquoi un jeune maître de conférences qui a fait une thèse en résistance des matériaux n’accepterait-il pas de traiter tout le champ de la physique généraliste comme en première ou en deuxième année de prépa ? Voilà une des pistes de rapprochement entre les deux systèmes. Pourquoi des professeurs d’université ne viennent-ils pas enseigner en classes préparatoires ? Ça mixerait les méthodes. Mais ils n’ont pas du tout envie de couvrir un champ large autre que celui de leur expertise sur lequel souvent ils ont construit leur thèse et leurs travaux.
Cela dit, je le répète, l’enjeu est d’amener la moitié d’une classe d’âge à bac + 3, à l’horizon 2010. Le problème est de bien irriguer toutes les filières post-baccalauréat. C’est l’objectif du plan Licence ou ce qui explique notre volonté de voir 30 % de boursiers en classes préparatoires.

JEAN-PIERRE HELFER > L’École des métiers…

CLAUDE BOICHOT > Oui, une École des métiers pour que les bacheliers professionnels puissent rejoindre les formations de niveau ingénieur. C’est aussi l’idée des Cordées de la réussite à partir des lycées-sources où il faut faire lever de l’ambition. Là où il y a une volonté, il y a le chemin, disait Churchill.


Quelques-unes des interventions de la salle

> Combien y a-t-il d’étudiants dans les classes préparatoires ?

CLAUDE BOICHOT > 70 000 candidats par an, 49 000 ont une réponse positive. Cette année, à la rentrée, ils étaient 41 300. On compte un millier de classes en première année.

> La question s’accompagnait d’une remise en perspective historique : quelle est la tendance depuis une trentaine d’années. Les effectifs ont-ils crû en proportion de la massification de l’Université ?

CLAUDE BOICHOT > Non. Sur une période de plus de trente ans, les classes préparatoires représentent entre 7,5 % et 8 % des étudiants de première année universitaire.

> J’entends bien la remarque sur la nécessité pour chacune des sociétés dans le monde de sélectionner des élites. Il y a tout de même quelques spécificités du modèle français : la précocité du recrutement des futures élites et le caractère très marginal des voies parallèles. On est un des seuls pays au monde à sélectionner dès 18 ans, sur la base des seuls résultats scolaires. Ça pose quand même des problèmes : la question des grandes écoles, c’est la question des élites qui vivent en monde clos, qui ne sont pas sanctionnées, qui savent se protéger, parce que ceux qui seraient chargés de les sanctionner sont précisément ceux qui les protègent. Jean-Yves Haberer, du Crédit lyonnais, sorti des grandes écoles, n’a pas connu un seul jour de prison. Jérôme Kerviel, le pauvre, ne sort que de l’Université, et en plus il est passé par l’université de Nantes, on connaît son sort…

CLAUDE BOICHOT > Le recrutement précoce ? Il faut nous ouvrir à une appréciation des performances des étudiants qui soit plus dynamique. Nos méthodes d’évaluation peuvent être améliorées. Je ne peux pas laisser passer l’affaire Kerviel. Pourquoi ? J’ai vu à la télévision un ministre de la République disant : « Ce n’est pas étonnant, celui-là, il sort d’une grande école ! »

THIERRY GUIDET > Oui, mais c’est le ministre qui s’est trompé.

CLAUDE BOICHOT > Bien sûr, mais ça en dit long sur les a priori. Cela dit, il est assez vraisemblable que le système se défend.

JEAN-PIERRE HELFER > L’autoprotection des élites est un sujet plus général que celui dont nous débattons ce soir. Mais il y a de la vérité dans ce que vous dites sur le recrutement précoce ; c’est en effet l’une de nos caractéristiques par rapport à bien d’autres pays. Cela dit, le recrutement ne se fait pas à 18 ans, mais deux ans plus tard, à l’issue des classes préparatoires, et la différenciation entre les uns et les autres va se prolonger tout au long de leur scolarité. Il y a une autre caractéristique française qu’il va falloir dépasser, et dont vous n’avez pas parlé : c’est la liaison entre la formation et le métier. Je connais la patronne américaine d’un grand groupe français de téléphonie, eh bien, elle a fait des études d’histoire, et c’est dix ans plus tard qu’elle fait un MBA à Stanford…

> Merci à tous pour vos appels à une plus grande démocratisation des classes préparatoires plutôt qu’à leur suppression. Mais ne faudrait-il pas une réinstitution de l’école en général, en amont des classes préparatoires ? Quelle réforme pour le lycée ? Quelles conséquences pour les classes préparatoires ?

> On confond trop souvent les grandes écoles et les élites parisiennes. À Nantes et dans l’Ouest le paysage a complètement changé en trente ans…

> Moi, au lycée Saint-Stanislas, je travaille avec des élèves moyens et l’aspect sélection ne nous soucie pas beaucoup. On fait de la formation : on prend les élèves comme ils sont et on les mène le plus loin possible.

> Que pensez-vous de l’idée selon laquelle les classes préparatoires et les grandes écoles détourneraient les meilleurs éléments de la recherche ?

CLAUDE BOICHOT > La réforme du lycée ? Vous avez parfaitement raison. Pourquoi ai-je choisi l’expression « Cordées de la réussite » ? Parce que j’en ai marre qu’on me parle d’ascenseur social. Un ascenseur, vous appuyez sur le bon bouton et tout est fait. L’ascension sociale, ça engage l’effort, le mérite, le travail. Oui, il faudra être très prudent sur l’impact de la réforme du lycée sur tout le post-baccalauréat.
La recherche ? J’ai été l’un des porteurs de l’idée de travaux d’initiative personnelle encadrée. Dans tous les lycées de France et de Navarre, en première année de prépa, depuis 1996, chaque élève lit entre un et cinq articles scientifiques contemporains et doit travailler dessus. Ce n’est peut-être pas suffisant, mais j’aimerais qu’on me dise ce qu’on fait ailleurs. À l’avenir, les enseignants en classes préparatoires devraient, non seulement être agrégés, mais aussi docteurs. C’est d’ailleurs déjà le cas de 80 % d’entre eux. Quand on est tombé dans la recherche pour soi-même, on n’en sort pas intact, on garde une ouverture d’esprit.

JEAN-PIERRE HELFER > Oui, il faut faire plus pour la recherche. Et je suis optimiste : chaque année à Audencia, on crée entre cinq et sept entreprises et cinq ou six étudiants deviennent des chercheurs. J’aimerais très profondément que ces deux chiffres soient multipliés par quatre.