Place publique #15

Dossier Crise : Les territoires pris dans la tourmente

Ville : le grand retour de la pensée critique



Résumé > Depuis quelques années, on assiste à une réévaluation d’une pensée critique sur la ville, inspirée par le marxisme. Cette pensée radicale a d’ailleurs beaucoup plus d’écho dans le monde anglo-saxon qu’en France, sans doute parce que le néo-libéralisme y a davantage modelé les États et les territoires. La crise actuelle donne évidemment une pertinence accrue à ces analyses qui insistent sur la transformation de l’État, la mise en concurrence des territoires entre eux, la marchandisation des activités urbaines.


Texte > Bernard Jouve


On a vu ces dix dernières années se multiplier, surtout dans le monde anglophone, les travaux, empruntant explicitement à des auteurs que l’on classe dans la catégorie, somme toute large, « radicale ». De très nombreux objets de recherche ont ainsi donné lieu à une déclinaison de cette approche qui met l’accent sur les mécanismes et processus de domination, de stigmatisation, d’exclusion et qui les lie à la transformation du capitalisme avancé, ou pour aller à l’essentiel, au néo-libéralisme qui a imposé sa marque depuis l’accession au pouvoir des Conservateurs en Grande-Bretagne avec Margaret Thatcher suivi de l’élection du Républicain Ronald Reagan. La fin des années 1970 apparaît pour bon nombre d’auteurs radicaux comme une période charnière qui marque la fin de l’État-providence et l’avènement de l’État néo-libéral. Il serait plus juste d’évoquer une transformation, une remise en question frontale des principes fondateurs de l’État-providence car tous les États n’ont pas été aussi loin dans le démantèlement des politiques sociales que les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada ou encore la Nouvelle-Zélande. Dans certains cas, dont la France, certains principes ont plutôt bien résisté à cet assaut en règle contre un type d’État considéré à l’époque par Ronald Reagan non plus comme « la solution » aux problèmes de société et économiques, mais bien plutôt comme le « problème ».
C’est dans ce contexte historique particulier que la pensée urbaine radicale, empruntant clairement au marxisme, est devenue l’un des courants d’analyse dominants dans le champ des sciences sociales. Ce développement académique à l’échelle internationale, largement structuré par des universités américaines et britanniques, est longtemps passé pratiquement inaperçu en France dans le champ des études urbaines et territoriales. Les grandes revues disciplinaires françaises ne font aucune place à ces travaux. Or, non sans une certaine ironie et avec regret, on constate que ce processus repose sur la mobilisation d’auteurs français. Au Panthéon académique des universités anglophones et étrangères, figurent en bonne place des auteurs comme Jacques Derrida, Michel Foucault, Jacques Rancière, Étienne Balibar, Chantal Mouffe ou encore Pierre Bourdieu en grande partie pour leurs travaux d’ordre théorique sur l’exercice de la domination et la reproduction des cadres sociaux et politiques au profit des groupes sociaux dominants. Plus particulièrement dans le champ des études urbaines, ce Panthéon est actuellement occupé par Henri Lefebvre dont les ouvrages ont commencé à être traduits en anglais dans le courant des années 1990, notamment La révolution urbaine, Le Droit à la ville.

La remise en cause du vivre ensemble
Si la pensée radicale a si facilement percolé le champ académique anglophone, et pas uniquement nord-américain, c’est en partie parce que la réalité sociale, politique de certaines villes se prête particulièrement bien à sa déclinaison. Elle offre en effet une perspective d’analyse en phase avec l’évolution de bon nombre d’États qui ont opté seuls, ou avec l’accompagnement des grands bailleurs de fonds internationaux (Banque mondiale, Fonds monétaire international,…), pour des politiques publiques de restructuration de la puissance publique. Ces politiques se sont traduites, notamment dans les plans d’ajustement structurels de ces grandes organisations internationales, par des remèdes de choc dont l’objectif était essentiellement l’assainissement des finances publiques. Par « assainissement », il faut entendre la recherche de gains de productivité et d’efficacité afin de réduire la taille budgétaire de l’État. C’est dans le domaine social que les effets de ces politiques ont été les plus directs avec, par exemple, des mesures limitant la période d’indemnisation des chômeurs, les obligeant à retourner sur le marché du travail en acceptant n’importe quelle proposition d’emploi. Les politiques de santé publique ont été également un secteur cible.
On aurait tort de considérer que ces politiques ont été imposées aux États par les oukases des bailleurs de fonds internationaux. Elles correspondent également à certaines grandes transformations sociopolitiques et économiques des trente dernières années qui se sont traduites par la désindustrialisation, la remise en question du rapport de forces qui se trouvait institutionnalisé par l’État-providence entre les salariés d’un côté, via leurs syndicats, et les détenteurs du capital. Sur fond de désyndicalisation (selon des rythmes différents d’un pays et même d’un secteur à un autre), d’individualisation des rapports sociaux, de remise en question des identités collectives héritées de l’industrialisation, ce sont des pans entiers du modèle keynésien qui ont volé en éclats.
En lieu et place, on a vu au contraire monter des revendications très fortes exprimées par les classes moyennes supérieures désireuses de s’extraire, au niveau des prélèvements obligatoires, de tout mécanisme de redistribution. Il n’est d’ailleurs pas anodin de noter que ce processus d’attaque frontale contre l’État keynésien a été sociologiquement porté dès les années 1960 par les habitants aisés des villes américaines. S’il existe une menace dans l’évolution sociologique des villes françaises telle que Jacques Donzelot l’a identifiée dans ses scénarios sur la « ville à trois vitesses », c’est bien celle-là : la dislocation par les groupes aisés des rapports de solidarité.
Ce qui est vrai pour les groupes sociaux l’est aussi pour les villes, les régions. Dans les pays où la construction étatique était délicate, comme l’Italie, la Belgique, et dans une moindre mesure l’Espagne, c’est ce même type de revendications, porté par des partis politiques précis, qui a remis en question la solidarité territoriale sur la base de programmes clairement autonomistes, voire indépendantistes. Pour le dire brièvement, les années 1980-1990 marquent la victoire d’une « révolte des élites », pour emprunter à Christopher Lasch, qui ont trouvé dans le néo-libéralisme, plus ou moins radical, une solution théorique et pratique à leurs revendications et à la remise en cause du « vivre ensemble ». C’est en effet à partir de cette période que les questions de la responsabilité individuelle dans des sociétés hyper concurrentielles ont remplacé la responsabilité collective garantie par l’État keynésien. Durant cette période, la citoyenneté a cessé d’être uniquement considérée comme un ensemble de droits attribués par l’État aux membres d’une même communauté politique. Elle est aussi devenue un ensemble de devoirs auxquels ces membres doivent se plier, avec tout ce que cela suppose d’acceptation de l’ordre social. Une fois de plus, la comparaison avec les politiques urbaines, les politiques territoriales est saisissante car elle s’alimente de cette même doxa néo-libérale faisant de la compétition inter-urbaine, de l’attraction des groupes sociaux favorisés, des sièges sociaux des entreprises de préférence tertiaire, le credo des pouvoirs publics, quelles que soient leurs couleurs politiques, aussi bien au sein des États que des collectivités locales.

Retour des villes ou marché de dupes ?
Les villes ne doivent pas uniquement compter sur l’État pour assurer leur propre développement économique, comme c’était le cas en France durant les années fastes de la Datar. Elles ont également des devoirs dont celui de générer leur propre développement endogène en mettant en place des pratiques de « bonne gouvernance ». Ce « retour des villes » est analysé par certains auteurs comme Patrick Le Galès comme une revanche historique face à l’État. Il est compris à l’inverse par les néo-marxistes comme un marché de dupes : sous couvert de renforcer l’autonomie des villes, il les oblige à assumer les tensions sociales générées par leur politique. Pour le dire autrement, les États transfèrent la responsabilité politique de leurs propres choix macro-économiques sur les élus locaux qui doivent ensuite composer avec et qui n’en ont pas les moyens.
Les États-Unis et la Grande-Bretagne ont été les États occidentaux dans lesquels cette politique a été poussée à son paroxysme, à tel point que l’on a pu évoquer dans leurs cas un démantèlement de l’État-providence mais on la retrouve dans nombre de pays soumis aux injonctions des plans d’ajustement structurel dans les « Suds » et dans les anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale qui ont dû en l’espace de quelques années se convertir à l’économie de marché, voire dans certains cas à un néo-libéralisme sauvage reposant sur la corruption et l’usage de la violence d’État.
Or, sur le « marché des idées », qui mieux que les travaux empruntant à Marx pouvaient formaliser et donner sens aux évolutions en cours ? Qui mieux que des auteurs français d’obédience marxiste dans les années 1970 pouvaient offrir un cadre analytique prêt à l’emploi ? Qui mieux que Gramsci, auteur marxiste italien des années 1930, avait tant insisté sur le rôle de l’idéologie dans la légitimation d’un ordre politique et économique dominant ? Qui mieux que Marcuse, critique virulent de l’aliénation engendrée par la société de consommation, avait décrit dès les années 1960 l’intériorisation des normes du groupe dominant par les groupes dominés ? Qui, mis à part les auteurs marxistes classés de radicaux, pouvait offrir un cadre analytique, certes très hétérogène, mais permettant de monter en généralité ?
On a ainsi vu se multiplier, surtout dans les États les plus exposés au néo-libéralisme du fait de l’action des pouvoirs publics, une littérature très abondante traitant de la ville « néo-libérale », de ses impacts sur des groupes sociaux marginalisés qualifiés de « sous-classe » ou même de « parias urbains » (Loïc Wacquant) qui n’est pas sans rappeler le Lumpenproletariat, le prolétariat en haillons décrit par Marx dans le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et mobilisé dans les années 1920 et 1930 pour décrire la paupérisation de la classe moyenne, sans conscience de classe, en Allemagne et en Italie qui se jeta dans les bras des régimes fascistes et nazis. Si la ville a occupé et continue d’occuper une telle place dans les sciences sociales s’intéressant à ce processus de changement de régime d’accumulation (du keynésianisme au néo-libéralisme), c’est parce qu’elle apparaît comme le creuset, le terrain d’expérimentation du capitalisme, son espace d’application concret.

La ville conçue comme une entreprise
En effet ce qui caractérise le néo-libéralisme, c’est notamment, comme l’ont souligné des auteurs comme Bob Jessop, Neil Brenner ou David Harvey, une dynamique spatiale combinant l’ancrage spatial des infrastructures de tous types et l’extrême mobilité du capital (et plus uniquement de la main-d’œuvre comme durant les années 1950-1970). Pendant les Trente Glorieuses, l’ancrage spatial a été garanti par l’État qui régulait des sociétés et des économies nationales. Le néo-libéralisme actuel a largement remis en question cette adéquation entre régulation politique nationale et ancrage des activités sociales et économiques. Il se nourrit de processus de différenciation territoriale qui ne s’expriment plus uniquement au niveau des États mais font jouer la concurrence entre territoires infra-nationaux, régions, villes. Pour utiliser l’appareil théorique marxiste, la concurrence se joue sur la capacité des acteurs locaux à maximiser la valeur d’échange d’un territoire, d’une ville, à créer, faire connaître, voire à mettre en scène, ses avantages comparatifs. La ville est donc conçue comme une entreprise devant attirer les groupes sociaux qui apportent le plus de valeur ajoutée, quitte à passer sous silence la satisfaction des besoins des habitants pour lesquels la ville a avant tout une valeur d’usage, non marchande. Ces deux notions, valeur d’échange et valeur d’usage, sont centrales dans toute la littérature critique sur les villes et les politiques urbaines dans la littérature anglophone.
Pour les auteurs radicaux, la ville est avant tout conçue comme le terrain d’affrontement entre des groupes sociaux différents, antagonistes, dont l’enjeu est le contrôle du type de valeur qui se manifeste à travers des politiques urbaines concrètes. Aux États-Unis, cet affrontement pour le contrôle de l’espace urbain se double de conflits moraux et éthiques qui taraudent la société américaine depuis les années 1960. Les luttes pour les droits civiques dans les années 1960, puis contre la discrimination des gays, lesbiennes, bi- et transexuels, pour la défense de l’environnement, pour ou contre l’avortement sont des sujets politiques de première importance au niveau urbain. L’urbain est le terrain d’une véritable « guerre culturelle » aux États-Unis opposant de manière assez binaire des progressistes et des conservateurs. Cela tient en partie à l’histoire de la construction étatique dans ce pays, à la division du travail entre l’État fédéral et les municipalités qui disposent d’une grande autonomie en matière fiscale, juridique, de police.
Aussi, cette littérature met-elle l’accent sur ces tensions entre groupes sociaux. Elle multiplie les études de cas pour montrer comment le néo-libéralisme se décline localement, quels types de confrontation, de mouvements sociaux urbains il engendre, à quels types de coalitions d’acteurs organisés (ONG, mouvements associatifs, mouvements sociaux urbains versus promoteurs immobiliers) il donne lieu. Cette littérature insiste notamment sur le rôle des élites politiques locales dans la diffusion au sein de la société civile urbaine de l’idéologie néo-libérale qui s’accompagne d’une marchandisation des activités urbaines, notamment de la culture, d’un dévoiement des pratiques démocratiques (comme la démocratie participative), de registres d’actions a priori innovants.

Développement durable et néo-libéralisme
C’est le cas par exemple du développement durable urbain soupçonné d’être au service du néo-libéralisme dans la mesure où il repose sur la responsabilisation des individus afin de résoudre un ensemble de problèmes qui les dépassent de très loin. Pour les auteurs critiques, le « génie » du néo-libéralisme a été de transférer sur les individus la résolution, par définition inatteignable, de ses propres contradictions et non plus sur l’État, en diffusant dans la société civile une idéologie reposant sur la disparition de la lutte des classes, la fin de l’histoire et la fin des grands récits. En lieu et place, ont été substituées la compétition individuelle (qui se souvient que le slogan de la compagnie Nike, Just do it était dans les années 1960 un slogan des situationnistes peu soupçonnables de sympathie envers le capitalisme ?), des villes, des territoires (voir le thème de la « ville qui gagne », de la « ville apprenante »,…) avec des effets indéniables en termes de polarisation socio-spatiale et l’apparition de nouvelles formes de pauvreté…
La gentrification constitue ainsi un objet de prédilection pour ces travaux dans la mesure où ces tensions entre groupes sociaux pour l’appropriation des espaces centraux des centres-villes sont structurelles et patentes. Il en va de même pour les politiques de lutte contre l’insécurité que les élites politiques mettent en place en renforçant les dispositifs policiers, de vidéosurveillance, voire en militarisant l’espace public.
On comprend mieux pourquoi cette littérature très riche, qui bénéficie de revues scientifiques prestigieuses et élitistes (ce qui renforce sa légitimité) comme Antipode, International Journal of Urban and Regional Research, Journal of Urban Affairs, Urban Studies, du soutien de maisons d’édition de renommée internationale comme Blackwell, Oxford University Press, Guilford, Routledge est devenue le courant dominant à l’échelle internationale. Elle appuie, parfois en forçant le trait, sur les principales contradictions du capitalisme contemporain qui s’expriment depuis une trentaine d’années avec force, non plus dans l’usine et les rapports de production comme c’était le cas durant les Trente Glorieuses, mais dans la ville. Elle trouve ainsi dans la crise économique actuelle la justification de sa raison d’être et sa légitimité scientifique c’est-à-dire sa capacité à décrire et analyser des sociétés contemporaines structurées par les inégalités et la domination. Elle est de plus le fait de chercheurs universitaires qui vivent leur profession sur le registre de l’engagement militant et pour lesquels la figure de « l’intellectuel engagé » dans la dénonciation des rapports de domination constitue un objectif professionnel à atteindre.
Face à cette tendance de fond dans le champ des sciences sociales, plus particulièrement celles prenant la ville comme objet d’étude, l’atonie du champ francophone n’en est que plus évidente. Les raisons qui l’expliquent mériteraient de plus amples développements. À titre de piste de réflexion, on peut néanmoins citer la quasi-absence d’enseignements de la pensée critique en géographie, en urbanisme, en science politique… La situation est un peu différente en sociologie : ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les quelques Français qui contribuent aux débats internationaux viennent pour l’essentiel de cette discipline.
On peut également regretter l’absence de revues francophones diffusant ces travaux (à l’exception des Actes de la Recherche en Sciences Sociales et dans une moindre mesure d’Actuel Marx). On peut surtout regretter la frilosité des chercheurs français publiant sur la ville, obnubilés par des questions qui apparaissent, au mieux comme exotiques, au pire comme des non-objets scientifiques pour nos confrères anglophones. On peut y voir la marque d’une génération entière de chercheurs qui a tourné le dos à toute pensée radicale, parfois sans même en connaître les auteurs fondamentaux et qui place son activité professionnelle sur le registre de l’expert spécialiste d’un objet limité et non sur celui de l’engagement intellectuel et politique. Preuve de cet éparpillement, le prochain congrès de l’Association française de science politique de septembre 2009 comptera pas moins de cinquante-deux sections thématiques.
Pierre Bourdieu incarnait cette figure, parfois à l’excès et non sans quelques travers, de l’intellectuel engagé dans la production d’une pensée radicale. Il n’est pas étonnant qu’il figure en si bonne place dans les enseignements des universités anglophones. Comme il n’est pas étonnant que des universitaires français comme Chantal Mouffe ou Loïc Wacquant enseignent actuellement respectivement à Londres et à Berkeley. Pour en revenir à Henri Lefebvre, quel auteur français spécialiste des problématiques urbaines oserait aujourd’hui commencer un ouvrage par la phrase suivante : « Cet écrit aura une forme offensive que certains jugeront comme une offense » ? Il s’agit de la première phrase du Droit à la ville publié en 1968, voici quarante ans…