Place publique #10



Nantes a-t-elle vraiment envie de devenir une métropole touristique ?



PLACE PUBLIQUE >
 Qu’est-ce qui pousse Nantes à jouer aujourd’hui la carte du tourisme ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Il y a une raison économique évidente. Demandez aux hôteliers ce qu’ils en pensent… Et puis une autre raison, qui ne saute pas aux yeux de prime abord, mais qui est tout aussi importante : le tourisme de proximité est une manière de construire une identité métropolitaine, de développer un sentiment d’appartenance au grand Nantes.

PLACE PUBLIQUE > C’est pour cela que le tourisme est devenu une compétence relevant de Nantes métropole, de la Communauté urbaine ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Oui, depuis 2002. Le tourisme relève du développement économique et, au cours du mandat, nous avons conduit une réflexion de fond qui a débouché sur une note d’orientation de la politique touristique car il n’y avait pas sur ce thème une réelle stratégie métropolitaine. Il existait par ailleurs quatre offices de tourisme sur l’espace communautaire : ceux de Nantes, du canton de Carquefou, de Vertou et du Pays d’Herbauges. L’office est devenu communautaire, c’est désormais celui de Nantes métropole, flanqué de trois Maisons du tourisme.

PLACE PUBLIQUE > Que dit cette note d’orientation ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Eh bien, que Nantes possède une image de ville où il fait bon vivre, de ville verte et bleue, proche de la façade maritime. Mais en même temps, l’offre professionnelle touristique y demeure faible. Il faut donc promouvoir l’image internationale de l’agglomération en s’appuyant sur des réalisations emblématiques et aussi mettre en valeur les sites remarquables de l’agglomération. Jusque là, le château était encore en rénovation et le Musée Jules Verne est resté fermé l’année du centenaire de la mort de l’écrivain ! Alors, à part les Bateaux nantais et le petit train qui parcourt la ville…

PLACE PUBLIQUE > Depuis, les choses ont quand même bougé.
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Heureusement. Il y a eu l’ouverture du château et puis celle des Machines de l’île, et aussi Estuaire. Le tout en 2007. C’est pas mal de nouveautés en un an.

PLACE PUBLIQUE > Quelles retombées ? On dit qu’il y a eu moins de touristes étrangers à Nantes en 2007 qu’en 2006.
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Oui, on le dit. Et ce n’est pas impossible. On a énormément communiqué, on aurait voulu que les touristes internationaux se ruent sur Nantes, mais les choses ne vont pas si vite qu’on le souhaiterait. Il faut du temps pour qu’à l’étranger, les touristes et les organisateurs de voyages repèrent les nouveautés et les intègrent dans leur offre, notamment au travers des guides. Mais, c’est vrai, les hôteliers nous disent avoir été déçus par les retombées d’Estuaire.

PLACE PUBLIQUE > Vous avez des chiffres ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Non, il existe une vraie défaillance des outils de mesure. Presque tout reste à mettre en place. À l’office de tourisme, on ne demande que depuis peu leur code postal aux gens qui viennent chercher des renseignements. Mais vous savez, même si ce n’est pas une consolation, nous ne sommes pas les seuls à avoir du mal à mettre des indicateurs en place. De ce point de vue, les outils de mesure dont se sont dotés le château et les Machines représentent un progrès considérable. Quand j’ai pris mes fonctions, j’ai posé la question du nombre de touristes à Nantes ? Y a-t-il davantage d’Italiens que d’Espagnols ? Que consomment-ils ? On n’a pas su me répondre. Tenez, il y a une idée toute faite : Nantes serait une base de repli pour les estivants installés sur le littoral quand il ne fait pas beau. Eh bien, ça non plus, on n’est pas capable de le mesurer. Le seul élément objectif dont nous disposons, c’est la fréquentation hôtelière, notamment parce que Nantes Métropole collecte la taxe de séjour.

PLACE PUBLIQUE > Que nous enseigne cet indicateur ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Qu’il y a un pic de fréquentation le mardi, le mercredi et le jeudi. Bref, il existe une fréquentation d’affaires qu’il faudrait transformer en fréquentation touristique.

PLACE PUBLIQUE > Le château et les Machines battent des records de fréquentation. Mais, dans leur majorité, les visiteurs ne viennent pas de loin. Que vous inspire ce constat ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Pour qu’un équipement soit connu, il faut du temps. Et d’autant plus qu’on habite loin. C’est pourquoi la clientèle locale joue un rôle aussi important. D’abord, en assurant le succès immédiat, ensuite en se faisant l’ambassadrice de sa propre ville. Évidemment, les gens de Mauves-sur-Loire, la commune dont je suis le maire, viennent à Nantes voir l’éléphant, mais aussi les touristes japonais qui ont entendu parler de Nantes à propos de la Folle Journée : ce n’est pas du tout le même public. Pourtant, je suis convaincu que sans les touristes de proximité, nous n’aurons guère de chance d’attirer les visiteurs étrangers.

PLACE PUBLIQUE > Au fond, quels sont les atouts touristiques majeurs de Nantes ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Son attractivité, sa notoriété, son image culturelle, le sentiment qu’il y fait bon vivre, la proximité de la mer… S’agit-il d’atouts touristiques à proprement parler ? Sans doute pas. C’est bien pourquoi il faut renforcer et rendre plus cohérente l’offre touristique.

PLACE PUBLIQUE > Et les faiblesses ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > L’insuffisante mise en valeur du patrimoine.

PLACE PUBLIQUE > Le patrimoine n’a tout de même pas de valeur que touristique !
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Je n’ai pas dit cela. Je comprends même qu’il puisse exister des conflits d’usage du patrimoine. C’est ce que nous voyons poindre sur l’Île de Nantes avec ce débat que je caricature délibérément : passé ouvrier contre parc d’attractions. Ce débat a du sens à Nantes, mais à 200 kilomètres d’ici ? La réponse est probablement dans le mélange des publics tout en développant des offres différenciées. C’est un peu la même question pour les espaces naturels sensibles : des lieux vulnérables, mais pas sacralisés.

PLACE PUBLIQUE > Les autres handicaps nantais ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Je ne suis pas sûr qu’on réponde bien à l’individualisation de plus en plus grande de la demande à la carte. Le tourisme de masse n’est sûrement pas notre vocation. Les gens veulent quelques repères et après, composer leur visite à la carte. Ce qui pose la question de l’information. Actuellement, il existe une nébuleuse de structures, une dispersion des moyens d’information liée à notre complexité administrative. Le tourisme urbain serait-il du ressort de Nantes métropole ? Le tourisme vert et la plage, du ressort du Comité départemental du tourisme ? Ce n’est pas ainsi que les gens fonctionnent. Le territoire pertinent, ce n’est pas le nôtre, c’est celui des gens qui viennent nous voir ; plus ils sont loin, plus leur perception s’impose à nous.

PLACE PUBLIQUE > Bretagne ou Pays de la Loire ? Quel est le territoire touristiquement pertinent ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > C’est vrai, c’est un souci. La Bretagne possède une très forte image touristique, tandis que la Loire est liée aux châteaux qui se trouvent bien en amont. Nous ne profitons guère de la notoriété de la Loire. Peut-être Estuaire va-t-il un peu corriger cela ? Ou bien l’itinéraire Loire à vélo.

PLACE PUBLIQUE > Nantes a-t-elle vraiment envie de devenir une ville touristique ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > C’est une vraie question. Il y a, je pense, de réels efforts mais on doit encore mieux faire partager notre offre, multiplier les lieux d’information, dans les gares et les aéroports en particulier. Et, au-delà de la ville centre, mieux mettre en valeur les sites trop souvent méconnus de l’ensemble du territoire métropolitain.
Voyez la ville le dimanche soir ! Pendant la campagne municipale, à Mauves, on me disait : mais on va être envahis si l’on aménage de nouveaux sentiers de randonnée ! Beaucoup dépend du type de tourisme dont il s’agit. J’ai vécu en Afrique et j’ai toujours été choqué de la façon dont on photographiait les femmes en train de piler le mil. En effet, je ne crois pas que les Nantais soient près à se laisser photographier en train de se laver les dents dans leur salle de bain.
Mais si l’on considère que le tourisme est un puissant moyen de brassage, de rencontres, alors là, oui, je pense que Nantes s’inscrit dans cette perspective

PLACE PUBLIQUE > À quoi jugera-t-on que votre politique touristique porte ses fruits ?
JEAN-FRANÇOIS RETIÈRE > Au fait qu’une clientèle extérieure se substituera progressivement à la clientèle locale, ce qui permettra de maintenir au moins le niveau de fréquentation. Cela suppose évidemment qu’une structure d’accueil comme les Machines se renouvelle régulièrement. Chacun ne montera pas dix fois sur l’éléphant… Même si, je l’ai dit, nos instruments de mesure sont encore insuffisants, on sent que les choses changent en marchant dans les rues de Nantes : on entend parler d’autres langues, on croise des visiteurs qui, visiblement, ne viennent pas d’à côté. Le second critère de réussite, c’est la mise en place progressive de parcours thématiques : l’eau, les jardins, Gracq, le patrimoine industriel… Voyez ce qui se passe dans la portion angevine de Loire à vélo : des guinguettes, des brocantes se sont ouvertes, on vous propose de déguster du vin à Savennières. Là, c’est gagné. C’est un peu ce qui est en train de se passer sur le canal de la Martinière. Les gens ont entendu parler du bateau mou d’Erwin Wurm. Ils sont venus le voir. Ils restent dix minutes et après, regardent autour d’eux et se disent que le paysage est superbe, qu’ils mangeraient bien une crêpe, qu’ils visiteraient volontiers un atelier d’artiste, qu’ils reviendraient faire du vélo le long du canal. Pour nous, jouer la carte touristique, ce n’est pas attirer des cars par dizaines et par dizaines sur un parking. C’est proposer une offre diffuse, organisée autour de quelques repères indispensables.