Place publique #20

Rêver en Amérique à la ville américaine

François Bon




Qu’est-ce qui aurait changé, à sept mois d’arpentage, à mon idée de la ville ? Et qu’est-ce que retraverser Nantes en pensée révèle de ce visage ici des villes, Montréal ou Québec ?
Nantes avant-hier soir : il a moustache et deux forts anneaux aux oreilles, sa boulangerie s’appelle Paul (et pas « Chez Paul » comme la chaîne française, qui ne fabrique pas), et s’est installé ici il y a six ans. Le pain est bon. L’Amérique, et ses villes, d’abord comme un possible : s’installer, et qu’importe ce lieu où on travaille, si tout autour de vous l’aventure humaine n’est faite que de ces trajets de hasard, acceptés de fait ?
La ville d’Amérique : quand la nuit tombe sur la neige, en fin d’après-midi, le long couloir jaune du bâtiment d’en face se remplit, puis l’immense salle à manger aux longues tables, où ils gardent les bonnets, et le visage fixe. Ici on mange pour 75 cts : et c’est découvrir l’Amérique des brisés, des cassés, de ceux qui continuent quand même, mais la normalité de surface garde vaste soubassement de pauvres. Et pareil à cette salle verte qu’on aperçoit en passant depuis le bus, le matin, la salle d’attente de l’hôpital aux chaises vides soigneusement rangées, une Amérique des fragiles.
Septième mois d’Amérique, en quels instants vient vous reprendre l’éloignement ? Peut-être lorsque, du haut de la côte d’Abraham, il y a cette perspective fleuve, Québec est ville d’avant estuaire, comme Nantes, mais la ville n’arrive pas à enjamber son fleuve, ce fleuve qu’ici ils ne nomment pas, disant « l’eau », disant « le fleuve » et rien d’autre, comme à Rimouski, sur l’estuaire, ils disent « la mer » quand ce n’en est pas une. La luminosité du Nord parfois est éblouissante : on voit les montagnes à quatre-vingt kilomètres loin, et la ville peut bien être aussi grosse que les nôtres et probablement plus, qu’elle reste ainsi isolée dans le paysage. Après la ville, rien. Pareil lorsque le bus du lundi approche Montréal, que soudain on voit se refaire les usines, les « centres d’achat », les ponts et échangeurs. Le pays n’est pas un tissu : le pays est juste étendue, et la ville une île.
Villes qui ne sont que si l’on s’y déplace. On perçoit à pied des surfaces minuscules, même si complexes : Côte-des-Neiges, à Montréal, se refait la rue avec ses lieux de proximités, le restaurant turc ou polonais, et la librairie Olivieri. Mais on est loin de la rue Sainte-Catherine, elle-même séparée du quartier vieux. À Québec, le vieux quartier sert aux Américains du nord pour avoir une idée de l’Europe sans traverser : tant mieux pour eux. Les quartiers s’organisent par îlots où se répètent les mange-vite, Tim Hortons, Subway, Mikes à l’identique, plus un supermarché de base, un Jardin Mobile pour les légumes et le plus chic, et un de ces Uniprix ou Jean Coutu qui font pharmacie, droguerie, bureau de poste et quoi encore. Oui, l’Amérique : la première fois qu’on vient à New York, on est perdu dans ces petites choses, ici où c’est notre vieille langue qui fait viatique, ce mode d’emploi est le même – mode d’emploi continent. Il y a des petites annonces pour l’embauche : ils ont toujours besoin de serveurs, de caissières, petites mains. Mes étudiants, souvent qu’ils y sont le week-end, ou la moitié de la semaine.
Ville américaine : pas pour les piétons. Mais la rocade de Nantes ? Sorties numérotées, îles à vivre horizontales, annexes des bibliothèques – mais Atlantis c’est différent (me suis perdu combien de fois, dans ce coin-là, et cette fille qu’on avait trouvée tuée dans un fossé). Qu’est-ce qu’on a importé des villes américaines sans savoir, ici parce qu’elles ne pouvaient pas faire autrement, quand nous si facilement on aurait pu ? Rationalité de Rennes et sa rocade en rond, identiques rocades. Échangeurs ici, et cette vieille vie qu’ils surplombent, agrippant la ville jusqu’en sa racine avec les voitures. Première fois qu’on s’était aventurés dans une des zones sans voiture : allez traverser la route à six voies, et le temps qu’on met, même pour franchir en diagonale le parking.
La ville est faite pour être perçue depuis le propre mouvement qu’on y a. Qu’on s’arrête à un point minuscule et précis, c’est tout entière qu’elle se refait avec les mêmes repères. Et dans notre tête ça change quoi ? Est-ce qu’on ne rejoue pas alors ça de Tokyo à Mexico, de Chicago à Berlin, dans nos propres arpentages ? Est-ce que ce n’est pas ce qui se joue déjà quand on revient à Nantes, et que dans le souterrain de la gare on prend Sortie Sud ?
Les maisons ici sont étranges parce qu’elles ne connaissent pas le sol. Le sol est gelé trop longtemps pour qu’on s’y ancre. Et puis c’est un pays qui s’est fait à mesure qu’ils arrivaient, ceux de l’autre bord, les nôtres, ou les mêmes pauvres à même visage rude, si c’était d’Irlande ou même de Pologne ou plus loin. Maisons de bois : on les démonte, on les refait. On est surpris, aux grands bâtiments, usines, bureaux et administrations, immeubles de rapport, qu’ils héritent du principe même avec les matériaux modernes : structure d’acier ou béton minimum, grosses couches d’isolant, parking dessous et voilà.
Qu’est-ce que ça change à la vie privée, une maison qui se démonte, quand bien même on ne la démontera pas ? Probablement un rapport du dehors au dedans vaguement différent du nôtre. On s’enracine sur la cellule première, et la ville anonyme commence à la porte. Ancrage par l’abri voiture, évidemment deux voitures (mais ça aussi, on a fait pareil : est-ce que, nous, le pays l’exigeait ?). Un étage tout pareil, on le voit bien, accès sur rue, salon cuisine grosse télé, et bien des commerces de fausses antiquités pour patiner le tout. Et toutes un sous-sol : ce qui isolait du sol. Alors la vie en double, les zones privées sont dessous, et qu’importe alors les rues de six kilomètres, les petites allées droit devant la porte toutes pareilles, et le bus scolaire qui passe impassible ?
La ville américaine c’est son absence. J’écris le dos à ma fenêtre. Si je me tourne, j’aperçois le coin de l’échangeur. En bas, les bus, parfois ces lourds et longs camions. Je ne suis plus de quelque part. Nous sommes d’un continent, parce que la dérive commence là, à la fenêtre, et que de l’autre côté du fleuve commencent les montagnes, ou que l’autoroute qu’ouvre l’échangeur pourrait finir, si on veut, à dix-sept mille kilomètres d’ici.
La ville américaine me convient, mais elle m’indiffère, sauf en ces microcosmes qu’elle refait n’importe où qu’on s’arrête. On a tout fait, et parfois bien mieux quand même qu’Atlantis, pour implanter ça sous nos vieux ciels : mais si la ville dépendait d’abord de comment on chemine sur la terre ?




François Bon
, né en 1953, en Vendée. Père mécanicien-garagiste, mère institutrice. Après un début d'études dans une école d'ingénieurs à dominante mécanique (Arts et Métiers), travaille pour l'industrie aérospatiale et nucléaire, en France et à l'étranger (notamment Inde et URSS). Publie en 1982 aux éditions de Minuit Sortie d'Usine. Lauréat en 1984-1985 de l'Académie de France à Rome (Villa Médicis). Commence en 1991 une recherche continue dans le domaine des ateliers d'écriture (Tous les mots sont adultes, Fayard, 2002, réed 2005). Au théâtre, Quatre avec le mort à la Comédie Française en octobre 2002 et Daewoo au festival d'Avignon en 2004. Consacre plusieurs années à une trilogie sur rock'n roll et histoire des années 60/70. Dernier livre publié: L'Incendie du Hilton, roman, Albin-Michel, sept 2009. Traductions disponibles en allemand, danois, suédois, chinois, néerlandais, anglais, coréen et japonais. Actuellement professeur invité (création littéraire) à l'université Laval (Québec) et à l'université de Montréal (Montréal). Présent sur Internet depuis 1997, fonde en 2001 remue.net, puis en 2005 tierslivre.net et en 2008 la coopérative d'édition numérique publie.net.