L'entretien

Place publique #13

Alain Supiot : « L’Institut d’études avancées, une oasis pour Des chercheurs du monde entier ».




CONTEXTE > Juriste de réputation internationale, Alain Supiot est le directeur de l’Institut d’études avancées qui sera inauguré à Nantes en ce début d’année. Érigé sur un site emblématique pour les Nantais, une partie de l’ancien stade Marcel-Saupin, au confluent de l’Erdre et de la Loire, l’Institut se consacrera à la recherche en sciences humaines et sociales. Premier du genre en France, il s’efforcera de tisser des relations nouvelles entre les chercheurs des pays du Nord et ceux du Sud.


Propos recueillis par Thierry Guidet


PLACE PUBLIQUE > Qu’est-ce qu’un Institut d’études avancées ?
ALAIN SUPIOT > C’est un type d’institution universitaire extrêmement original qui a été inventé aux États-Unis avant la Seconde Guerre mondiale pour y accueillir de grands savants allemands qui fuyaient le nazisme. Invités comme résidents permanents, ils rencontraient des scientifiques américains conviés, eux, pour une période d’un an. Cela a été un ferment pour la recherche américaine. Depuis, la formule a essaimé dans quelques villes européennes : à Berlin, où j’ai moi-même été invité comme fellow en 1997, mais aussi à Wassennar, près d’Amsterdam, à Uppsala, à Budapest depuis le lever du Rideau de fer.

PLACE PUBLIQUE > La création d’un tel institut aux États-Unis avant guerre s’est faite dans un contexte bien particulier. Mais aujourd’hui ?
ALAIN SUPIOT > Aujourd’hui, de tels instituts visent à répondre à deux difficultés du système de la recherche : l’enfermement dans des spécialités de plus en plus étroites ; la disparition de ce que j’appelle des possibilités de conversation.

PLACE PUBLIQUE > C’est-à-dire ?
ALAIN SUPIOT > C’est-à-dire que le savoir est tellement émietté que chaque chercheur ne parle plus qu’avec son semblable, le même spécialiste que lui. C’est un effet de la division de travail qui touche la recherche autant que tous les autres secteurs d’activité. Cela se traduit par un déclin de l’intérêt porté à la globalité du travail intellectuel. Or c’est de cette attention accordée à ce dont on n’est pas familier que peut surgir la nouveauté. Pour me résumer, un Institut d’études avancées, c’est la possibilité d’extraire un chercheur de son bocal – national et disciplinaire – pour qu’il puisse mener à bien un projet dans un contexte propice au surgissement des idées neuves. C’est une oasis pour des chercheurs qui ont déjà montré ce dont ils étaient capables. Alors, bien sûr, ça va à l’encontre des idées dominantes sur la recherche. Le mot d’ordre aujourd’hui, c’est plutôt la programmation de la recherche. Mais la recherche de pointe ne se programme pas ! On ne peut pas valablement transposer à la recherche le gouvernement par objectifs qui a cours dans la gestion des entreprises. Ce qui se programme, ce sont les conditions de l’innovation, pas l’innovation elle-même, puisque, par définition, on ne sait pas ce qu’on va trouver.

PLACE PUBLIQUE > Bien. Mais pourquoi cet Institut, aujourd’hui, à Nantes ?
ALAIN SUPIOT > Le Conseil de développement des sciences humaines que j’avais présidé à la fin des années 90 avait préconisé la création d’un grand Institut d’études avancées à Paris, un peu sur le modèle de l’Institut des Hautes Études scientifiques de Bures-sur-Yvette, consacré depuis cinquante ans aux mathématiques et à la physique. Cette préconisation n’avait pas été suivie, en raison notamment de l’opposition de certaines grandes institutions universitaires parisiennes. Lorsque quelques années plus tard M. Jean-Marc Ayrault m’avait demandé de réfléchir à une initiative forte dans le domaine des sciences humaines, il m’a semblé possible de reprendre cette préconisation en l’adaptant aux conditions locales. Créer un Institut attaché à la relation Nord/Sud revêt une véritable signification dans cette ville. Je ne crois pas aux soucoupes volantes qui se posent n’importe où. Pour qu’un projet réussisse, il faut qu’il s’enracine dans l’histoire d’une ville.

PLACE PUBLIQUE > Ce n’est pas la seule raison de votre intérêt pour le Sud ?
ALAIN SUPIOT > Non, je suis frappé de l’enfermement des sciences sociales des pays du Nord, si peu ouvertes aux façons de penser dans les autres régions du monde. Il faut inventer un nouveau style de réflexion intellectuelle avec les gens du Sud. Pas question pour nous de travailler sur l’Afrique, mais avec des Africains, des Indiens, des Latino-Américains… Quand on réfléchit à la régulation du commerce international, il est quand même intéressant de connaître le point de vue des Africains et pas seulement celui des responsables du Fonds monétaire international !

PLACE PUBLIQUE > Vous prêchez pour la liberté des chercheurs et pour l’ouverture sur d’autres modes de pensée. On peut tout de même vous demander si c’est une bonne manière d’utiliser l’argent public.
ALAIN SUPIOT > Il y a quelques années, après mon premier séjour en Inde, j’ai regardé de près pour savoir quel chercheur français, dans ma spécialité, travaillait sur cet immense pays. Personne… Un pays qui se rend aveugle aux autres cultures s’appauvrit, se fragilise. Nous ne sommes plus puissants, devenons intelligents. C’est bien un investissement d’intérêt général, non ?

PLACE PUBLIQUE > À l’échelle nationale, mais à l’échelle locale ?
ALAIN SUPIOT > L’Institut d’études avancées n’est pas un institut local, mais son activité aura des retombées à Nantes. D’abord, constituer une pépinière de réseaux ; repérer les meilleurs dans le monde sur n’importe quel sujet. Depuis mon séjour à Berlin, je connais des archéologues suisses, des historiens américains… Ensuite, cet Institut renforcera l’attractivité de Nantes. J’espère que l’université de Nantes puisera dans le vivier de nos résidents plutôt que de se contenter de recruter tel ou tel parce qu’il a passé sa thèse à Nantes. Le localisme, c’est l’un des dangers majeurs pour l’Université. Nous espérons donc servir de ferment.

PLACE PUBLIQUE > La Maison des sciences de l’homme Ange-Guépin, que vous avez créée. Et maintenant l’Institut d’études avancées… On dirait que vous ne vous sentez à l’aise que sur les marges de l’institution.
ALAIN SUPIOT > Mais la nouveauté s’est toujours faite dans les marges ! Depuis le Collège de France, créé par François Ier contre une Sorbonne rétrograde, jusqu’à l’Institut universitaire de France, en passant par le CNRS, Science Po ou l’École pratique des hautes études… Le problème, c’est que les institutions finissent souvent par ressembler à ce contre quoi elles ont été créées. Non, dans la création de cet Institut d’études avancées, il faut plutôt voir la marque de mon attachement profond à l’Université.

PLACE PUBLIQUE > Cet Institut est une Fondation, une rareté dans le monde universitaire français !
ALAIN SUPIOT > Il n’en existe que deux autres en sciences humaines : Sciences Po Paris et la Maison des sciences de l’homme de Paris. Non seulement c’est rare, mais en plus c’est mal vu parce qu’en France on s’est habitué à considérer que l’État avait le monopole de l’intérêt général. Pourtant l’hybridation du public et du privé, c’est bien ce qui a fait le succès d’entreprises nationales comme la SNCF et EDF. Pour nous, une Fondation permet de combiner la souplesse du privé et des objectifs qui sont fermement d’intérêt public.

PLACE PUBLIQUE > Fermement d’intérêt public…
ALAIN SUPIOT > Mais oui, l’autre solution, c’est la recherche contractuelle. Vous travaillez pour tel ou tel groupe d’intérêt qui vous paie et qui, bien sûr, attend de vous des résultats.

PLACE PUBLIQUE > Véolia1 vous finance à hauteur de 2 millions d’euros. Que lui devrez-vous en retour ?
ALAIN SUPIOT > Rien puisqu’il s’agit de la dotation irrévocable d’un capital et pas d’une somme suspendue à tel ou tel résultat.

PLACE PUBLIQUE > Alors, quel est l’intérêt de cette entreprise ?
ALAIN SUPIOT > Cette décision est sans doute liée à la présence de Véolia sur le territoire local, mais, plus fondamentalement, à l’intérêt qu’il y a pour une telle entreprise à connaître le terrain quand elle installe un réseau d’eau en Inde ou en Afrique. Les multinationales figurent parmi les institutions les plus directement confrontées à la diversité des cultures. Ce n’est pas très étonnant qu’elles financent des recherches dans ce domaine.

PLACE PUBLIQUE > Venons-en au programme scientifique de l’Institut, dont on trouve une version abrégée sur votre site Internet (encadré ci-contre). Alors qu’on pourrait s’entendre à un texte passe-partout, on est en présence d’un vrai plaidoyer pour une conception « humaniste » des sciences sociales, d’une réhabilitation des « croyances fondatrices », d’une charge contre « la réduction scientiste de l’être humain à l’état d’une chose entièrement explicable »…
ALAIN SUPIOT > Le principal adversaire de la science, c’est le scientisme. Une vieille histoire… L’idée que notre vie est gouvernée par des lois surhumaines qu’on est allé chercher dans le Ciel, puis qui se sont laïcisées. La tragédie du 20e siècle, c’est la foi dans des lois objectives qui gouverneraient nos destinées, qu’on croie les trouver dans la biologie – la loi de la race – ou dans l’économie – le communisme réel. À la fin de la dernière guerre, il y a eu un sursaut qui s’est manifesté dans de grands textes comme la Déclaration des droits de l’homme, qui nous disent que l’homme n’est réductible ni à sa viande ni à sa base économique. Et puis nous voyons aujourd’hui de nouvelles formes de scientisme apparaître. Partout, cette insistance sur le déterminisme biologique : les futurs délinquants qu’on pourrait détecter à la Maternelle, l’économie qui se dissoudrait dans les mécanismes neuronaux…

PLACE PUBLIQUE > Vous renouez avec l’idée que les sciences humaines sont des sciences de l’interprétation ?
ALAIN SUPIOT > Eh oui, parce que l’homme ne peut pas s’observer lui-même comme s’il était une chose. On peut faire comme si, un certain temps, pour des raisons de méthode, à condition de ne pas oublier qu’il s’agit d’une fiction. Durkheim nous disait qu’il fallait considérer les faits sociaux comme des choses, Lévi-Strauss qu’il voyait les hommes comme des insectes, Bourdieu comme des particules dans des champs magnétiques. Je comprends bien, encore une fois, les enjeux de méthode qui se cachent derrière ces formules. Mais attention aux applications pratiques !

PLACE PUBLIQUE > L’usage du terme « dogmatique » dans ce résumé de votre politique scientifique ne risque-t-il pas d’être mal compris ?
ALAIN SUPIOT > Il est certain que la dogmatique n’a pas bonne presse chez ceux qui pensent que le modèle des sciences de la nature est suffisant pour comprendre et régir les affaires humaines. Mais ces sciences n’ont rien à nous dire sur le sens de la vie ; tous les scientifiques sérieux vous le diront. Or l’être humain se meut dans l’univers du sens. Et c’est le sens qu’il prête à sa vie qui guide une bonne partie de son action et peut même le conduire à tuer ou à se tuer. Une science de l’Homme, digne de ce nom, ne peut faire l’impasse sur cette dimension spécifique de la vie humaine, qui relève en effet du registre de l’indémontrable, c’est-à-dire de la dogmatique. La compréhension et la comparaison de l’armature dogmatique des différentes sociétés, à commencer par la nôtre, est un enjeu essentiel dans le contexte actuel de « mondialisation ».

PLACE PUBLIQUE > Cette critique du scientisme a-t-elle un rapport avec les nouveaux liens que voudriez tisser avec le Sud ?
ALAIN SUPIOT > Évidemment ! Face à la question du sens, toutes les sociétés sont sur un pied d’égalité. Naître, vivre, mourir… Même dans une société aussi déritualisée que la nôtre, ce ne sont pas encore les bennes à ordures qui viennent chercher nos morts.


Les croyances fondatrices
« Ni l’Homme, ni la société ne sauraient se soutenir sans mobiliser un certain nombre de croyances fondatrices, qui échappent à toute démonstration expérimentale et fondent leur manière d’être et d’agir. Cette dimension dogmatique de la vie humaine se trouve notamment à l’œuvre dans les langues, le Droit, la religion ou l’esthétique, qui ont en commun de signifier un sens, un sens posé et non pas démontré. Le rejet de la notion de dogmatique par les sciences sociales procède de leur propre régime de dogmaticité. Postulant la possibilité pour l’homme de devenir transparent à lui-même, elles sont conduites à identifier la raison à la science et à soutenir la réduction scientiste de l’être humain à l’état d’une chose entièrement explicable et parfaitement gérable. La politique scientifique de l’Institut d’Études Avancées de Nantes vise à aider des savants de tous les continents à considérer d’un autre œil les systèmes dogmatiques : non pas comme des restes d’irrationalité dans un monde destiné à devenir transparent et gérable, mais comme des armatures indispensables à l’institution de la raison dans un monde destiné à demeurer divers et imprévisible. » (extrait du site Internet, www.iea-nantes.fr au chapitre « Politique scientifique ».)