Place publique #8
------------------------

LA CONVERSATION

Julien Gracq : l'étalon-or de la littérature



LE CONTEXTE > Sollicités le jour même de l’annonce de la mort de Julien Gracq, cinq écrivains liés à Nantes par la naissance, l’œuvre ou la vie ont immédiatement accepté cette rencontre publique consacrée à l’auteur de La Forme d’une ville. Elle s’est déroulée à Nantes, salle Paul-Fort, le jeudi 10 janvier.


THIERRY GUIDET > Chacun connaît les liens étroits qui unissent Julien Gracq à Nantes, cette ville où il est arrivé dans les années 1920 pour être interne au lycée Clemenceau, un établissement où il est revenu plus tard, durant l’année scolaire 1935-1936 comme professeur d’histoire et de géographie. Mais surtout, Julien Gracq, qui avait déjà parlé de Nantes dans Lettrines, lui a consacré un livre entier, La Forme d’une ville, paru en 1985. Il y a peu de villes qui aient reçu pareil cadeau d’un pareil écrivain.
Quand nous avons appris la mort de Julien Gracq, peu avant Noël, lui rendre hommage nous est apparu comme une évidence. Cette soirée est organisée par notre revue, mais il est bien évident qu’au-delà de Place publique, c’est toute une ville qui rend hommage au grand écrivain disparu. Nous avons décidé, non pas de tenir un débat comme nous avons l’habitude de le faire, mais d’inviter cinq écrivains à une conversation, à une conversation publique. Ces cinq écrivains ont au moins deux points communs : ils entretiennent un rapport particulier avec Nantes, qu’ils y soient nés, qu’ils y vivent, qu’ils aient écrit à son propos ; ils éprouvent une commune admiration pour Julien Gracq. J’observe d’ailleurs que trois des cinq écrivains présents, Michel Chaillou, Pierre Michon, Jean-Claude Pinson, évoquent l’œuvre de Gracq dans leur dernier livre.
Pour autant, nous nous efforcerons ce soir d’aller au-delà de l’exercice d’admiration, au-delà de l’éloge convenu qui, je crois, n’aurait pas vraiment plu à Julien Gracq, et nous tenterons ce soir de porter le seul regard authentiquement respectueux qui soit : un regard critique.
Je vais d’abord demander aux uns et aux autres quelle a été leur porte d’entrée chez Gracq : quand l’avez-vous lu pour la première fois et comment ?

MICHEL CHAILLOU > Je ne me souviens plus exactement quand et comment, mais je sais que c’est par Le Rivage des Syrtes, qui m’avait complètement emballé quand j’étais très jeune. Et puis, je dois l’avouer, je ne l’ai plus vraiment lu après. Incontestablement, c’est un écrivain, et comme tout écrivain authentique, il produit un dépaysement : on sort d’un pays pour entrer dans un autre ; le style, c’est une manière de douane, une fois qu’on l’a franchie les mots sont tamponnés d’une autre façon. Eh bien Gracq habite là-bas, un pays lointain dont rien n’est proche.

PAUL LOUIS ROSSI > Je prendrai une date lointaine, 1956. Gracq nous apparaît alors comme appartenant à la cosmogonie surréaliste. Je suis donc intéressé par son œuvre. Je pense à cette histoire du Trèfle farouche à quatre feuilles qu’il a écrit avec Lise Deharme, Jean Tardieu et André Breton. J’ai l’impression d’une longue familiarité qui commence peut-être avec Un beau ténébreux.

PIERRE MICHON > Un beau ténébreux, c’est précisément un des livres de Gracq que je n’aime pas beaucoup. J’ai lu pour la première fois Gracq au lycée de Guéret, j’étais en terminale ou en première. J’étais interne dans ce lycée d’arrière-campagne peu fournie en bons profs et en bonnes librairies. J’avais un camarade, externe, beaucoup plus dégourdi, c’était mon directeur de lecture. Un jour, il m’a refilé Le Rivage des Syrtes, En attendant Godot et La Route des Flandres, une trilogie vraiment extraordinaire. Le Beckett m’a fait rire et, bizarrement, le Claude Simon et le Gracq m’ont fait le même effet : des romans de guerre un peu intemporels. Ensuite, j’ai lu ce qui était disponible : Argol et Un beau ténébreux qui m’ont déçu. Je n’ai relu Gracq que vers 30 ans. Là, j’ai lu tous les livres au fur et à mesure de leur parution. Mais Le Rivage des Syrtes m’est resté, c’est un livre que j’ai relu tous les cinq ans comme on relit les livres qu’on aime.

TANGUY VIEL > C’est l’un des rares écrivains que je lis encore dont je connaissais le nom quand j’avais 15 ans. Beckett ou Claude Simon, je ne connaissais pas. Mais peut-être que je le confondais avec Julien Green à l’époque, par moments…

THIERRY GUIDET > Est-ce une confusion aberrante ?

TANGUY VIEL > C’est la même génération…

MICHEL CHAILLOU > Honnêtement, oui, c’est un petit peu aberrant !

PIERRE MICHON > Il y a des jolies choses dans Green, son Journal

MICHEL CHAILLOU > Mais je n’ai rien contre Green. J’ai lu dans un magazine à propos de Gracq : le dernier des classiques. Et ailleurs, j’ai lu : le dernier des romantiques. Faudrait s’entendre ! En fait, on voulait dire par là que c’était un écrivain d’une certaine exigence, ce dont tout le monde conviendra ici. Mais Green et Gracq ? C’est plus humide chez Green et plus sec chez Gracq, deux univers totalement différents ! Gracq, c’est le désert ; les personnages sont toujours loin, on n’arrive pas à s’en rapprocher. Ses personnages n’ont pas vraiment d’existence, c’est le pays qui compte, une patrie perdue. Chaque phrase est un appel – c’est d’ailleurs cela qui est très beau – vers cette patrie perdue.

TANGUY VIEL > J’ai donc acheté Le Rivage des Syrtes à 20 ans quand je me suis mis à lire sérieusement, pour être cultivé d’une part, et être écrivain d’autre part. Ça m’est tombé des mains au bout de vingt pages. À l’époque, Beckett, justement, résonnait beaucoup plus pour moi que Julien Gracq. Un libraire m’a conforté dans cette idée-là en me disant que Julien Gracq était un auteur qu’on ne pouvait pas lire avant 30 ans. Ce n’est pas une écriture assez rock’n roll quand on a 18 ans. Quand je suis arrivé à Nantes, en 2000, j’avais un peu grandi, j’avais déjà 26 ans. La première chose que j’ai faite a été d’acheter La Forme d’une ville. C’est le premier Gracq que j’ai vraiment lu. J’étais plus mûr pour l’aborder. Et puis c’était l’autre Gracq, celui qui m’intéresse plus que le romancier, celui des fragments.

JEAN-CLAUDE PINSON > Je vais d’abord rappeler cette phrase de Raymond Queneau au moment où Gracq va recevoir le prix Goncourt pour Le Rivage des Syrtes, qu’il refuse d’ailleurs, comme tout le monde le sait. Queneau fait cette annonce : « Le prix a été décerné à Julien Green pour Le Ravage des Sartre. » Peut-être Queneau avait-il vu, lui aussi, un rapport entre Julien Green et Julien Gracq… Pour répondre à la question, j’ai lu moi aussi en terminale ou en première, Le Rivage des Syrtes. C’est un livre qui m’a marqué, qui m’a impressionné, mais c’était un livre peut-être trop intempestif pour moi dans l’horizon de l’époque. Je suis allé immédiatement vers d’autres rivages, le rivage sartrien en particulier, plus conforme à l’esprit du temps, puis, très vite, vers les avant-gardes comme Tel quel. C’est beaucoup plus tard, par la porte locale, quand paraît La Forme d’une ville, que je me mets à lire Gracq et ce que j’y trouve, c’est précisément ce que je ne trouvais pas chez Sartre. Sartre est plutôt un écrivain négatif, de « l’expectoration du monde sensible », comme le dit Gracq. Chez Gracq au contraire on est dans l’affirmation, le sentiment du oui au monde sensible Et comme à l’époque je me réconciliais avec les lieux…

THIERRY GUIDET > Cette première série d’échanges a ceci d’intéressant, au-delà des anecdotes personnelles, de nous montrer que chacun a son Gracq. Michel Chaillou, vous sembliez indigné quand Tanguy Viel disait qu’on ne pouvait pas lire Gracq avant 30 ans…

MICHEL CHAILLOU > Les affirmations sont toujours schématiques, c’est la seule affirmation que je me permette… Non, mon rapport à Gracq a été différent. J’ai vraiment lu Le Rivage des Syrtes et c’est un livre qui m’a frappé. Mais, en préparant cette soirée, je suis tombé dans En lisant en écrivant sur des phrases qui m’ont absolument surpris, que j’ai même trouvé un peu superficielles. Quand il appelle Chateaubriand « le grand paon », ça m’est insupportable. […] Ou quand il dit que le meilleur de la poésie française est entre 1845 et 1885 ! Il a mal lu la littérature française qui est d’une richesse inouïe. Et la période Henri IV-Louis XIII alors, de 1600 à 1660 ? Quelle prodigieuse inventivité ! Comment se fait-il qu’on n’en parle jamais ? […] Ce qui m’intéresse chez Gracq, c’est le côté démodé, désuet. Le démodé, c’est la manière dont le temps s’habille. Le temps ne passe que parce que les choses se démodent. Il a des phrases un peu perdues, qu’il jette, qui sont extraordinaires et où on a l’impression que le temps se travestit en elles. Gracq, c’est un bel automne. Il y a encore les armoiries de l’été, l’hiver n’est pas encore venu, les feuilles tombent, mais de quel arbre ? De quel arbre les phrases de Gracq tombent-elles ? Le véritable interlocuteur de l’écrivain, c’est le temps.

THIERRY GUIDET > Écrivain démodé, dites-vous… Et on a bien compris qu’il s’agissait d’un éloge dans votre bouche. Ce qui renvoie à la question de la place de Gracq dans le paysage littéraire. Est-il un monolithe planté sur la lande de nos lettres ou bien s’inscrit-il dans des courants comme le romantisme allemand, le surréalisme ?

PIERRE MICHON > Classicisme, romantisme, surréalisme… Tout cela, ce sont des mots pour le rattacher à une sorte d’aristocratie de la littérature. Romantique ou classique, ce sont des mots qui n’avaient de sens qu’au moment du combat entre classicisme et romantisme… Ce qui fait qu’il a l’air d’un classique, c’est que son opinion sur la littérature, sa façon de la jouer, de la mettre en œuvre, c’est une opinion de jadis, désuète en effet , que peu de gens, que peu d’écrivains maintenant pratiquent. Il est vrai aussi que dans Au Château d’Argol, c’est sa veine romantique qui l’emporte. Et dans les Lettrines, ce serait la veine classique ? Non, quand on emploie le mot « classique » pour Gracq, c’est à mauvais escient, c’est réducteur. « Le dernier des classiques », cette première page que Chaillou a relevée me paraît être un très mauvais titre. Si on veut faire lire Gracq à des jeunes gens, on ne va pas leur dire qu’il est le dernier des classiques… Pourquoi pas le dernier des caciques ? Au fond, c’est bien ce que voulait dire ce titre, « Le dernier des classiques ».

MICHEL CHAILLOU > C’est un petit peu facile tout de même. Je pense qu’aucun écrivain classique n’est classique. La Fontaine ? il sort des fabliaux, du Moyen Âge, La Mothe le Vayer, que personne ne lit, qui a écrit des livres extraordinaires, comme Les Essais de prose chagrine, Racine dont Gracq parle assez mal. Je pense, à la différence de Pierre, que classicisme, romantisme, baroque, ce sont des catégories de l’esprit permanentes. Il y a là des classifications un peu professorales. On sent qu’on a affaire à un écrivain quand un mot jeté sur la page la change. Nerval, pour moi le plus grand romantique français, fait frissonner la page. « Le gentil Nerval », disaient ses contemporains qui n’y comprenaient rien.

THIERRY GUIDET > Tanguy Viel, Pierre Michon disait à l’instant que si l’on voulait faire lire Gracq par les jeunes, il ne fallait certainement pas le présenter comme le dernier des classiques, ou le dernier des caciques… Votre opinion ?

TANGUY VIEL > La phrase de Gracq, et même son univers, peuvent rebuter un peu, par péché de jeunesse des lecteurs sans doute. Mais cela n’a pas grand-chose à voir avec le rapport au classique. Mettons qu’on lise trois pages et qu’on se dise qu’elles auraient pu être écrites en 1860, je n’en suis pas sûr, mais si on en lit dix, on est sûr que non.

MICHEL CHAILLOU > C’est bien qu’on puisse croire que ç’ait été écrit en 1860 !

TANGUY VIEL > Ça, c’est votre problème ! Moi je ne trouve pas. J’aime bien l’histoire littéraire.

MICHEL CHAILLOU > Vouloir être moderne, ce n’est pas obligatoirement être moderne. Je revendique le droit à l’archaïsme, à être contemporain des chevaliers de La Table ronde…

TANGUY VIEL > Ça fait deux affirmations coup sur coup !

MICHEL CHAILLOU > Oui, mais je revendique ! Ce n’est que le désir d’affirmation.

THIERRY GUIDET > Laissons Tanguy Viel aller au bout de son propos.

TANGUY VIEL > Pendant les vacances de Noël, j’ai emmené du Gracq en prévision de cette intervention et aussi, c’est un pur hasard, du Merleau-Ponty. Il y a chez Gracq, plutôt dans sa veine essayiste, une manière de traiter la matière, et même de traiter l’opacité de la phrase en tant que matière qui nous renvoie à un 20e siècle qui n’est du tout du côté de la désuétude ou du classicisme. Bien sûr, il y a l’héritage surréaliste qui parle, mais, plus que ça, même s’il s’en est défendu cent fois, Gracq n’est pas éloigné d’une certaine manière textuelle, pas de manière radicale, certes : il ne perd pas de vue le référent, le monde… Mais cette épaisseur de la langue me permet de rattacher facilement Gracq à un courant contemporain de lui-même. Tenez, cette phrase de Ponge : « Nous sommes les otages du monde muet. » Eh bien, à chaque fois que je lis Gracq, je pense à cette phrase, je pense à quelqu’un qui, sans cesse, est comme une espèce d’extracteur de phrases, de ce monde muet qu’il va faire parler. Cette manière géologique de faire parler ce monde le renvoie à la phénoménologie, bien sûr, à Merleau-Ponty, mais aussi à toute une poésie contemporaine.

THIERRY GUIDET > Nous sommes passés un peu vite sur le rapport entre Gracq et le surréalisme… D’autant qu’il nous intéresse directement à Nantes, la ville où, en 1939, Gracq et Breton se rencontrent… J’aimerais entendre Paul Louis Rossi sur ce sujet.

PAUL LOUIS ROSSI > Je me posais la question de savoir si j’allais pouvoir continuer mon histoire…

THIERRY GUIDET > Mais oui…

PAUL LOUIS ROSSI > Comme j’avais l’impression d’avoir lu tout Gracq, comme d’autre part, au début de l’année, la moitié de ma bibliothèque était encore au garde-meubles, j’ai travaillé sur du manque, sur l’absence… Je pense toujours à Georges Perros qui disait : « Je vais donner des cours d’ignorance », à Brest et à Quimper. Il faut partir de l’ignorance dans la littérature, partir de l’ignorance pour aller vers les choses, c’est la moitié du travail littéraire. Donc je n’ai pas cherché ce que je connaissais de Gracq, j’ai cherché ce que je ne connaissais pas, et en particulier Un beau ténébreux. J’étais à peu près persuadé de ne pas l’avoir lu […]. Je me suis rappelé qu’en 1956, j’avais écrit un roman, Un jeune homme seul, que j’ai détruit. Et je me suis dit, l’autre jour : mais, tu as fatalement lu Un beau ténébreux. J’avais complètement oublié. Et j’ai cherché d’autres choses que je n’avais pas lues, cette chose bizarre, Le Roi pêcheur…

THIERRY GUIDET > Cette pièce de théâtre qui a connu un échec critique dont Gracq a été meurtri.

PAUL LOUIS ROSSI > C’est une pièce d’une étrangeté totale. On ne s’attend pas du tout à ce surromantisme. C’est aussi une pièce politique, une critique de la pureté idéologique, qui renvoie aux rapports de Gracq avec le communisme. Pierre serait content, il y a dans cette pièce une sexualité complètement folle, très, très dangereuse, et des choses invraisemblables ! J’ai lu aussi sa traduction d’Enrich von Kleist. C’est quelque chose de totalement stupéfiant. Il faut absolument lire cette traduction, très folle, qui n’est pas du tout quelque chose de tranquille. Non, Gracq, dans cette catégorie du théâtre, n’est pas un romantique, c’est un surromantique. J’ai quand même retrouvé ces deux livres qui sont mes favoris, Les Eaux étroites et puis Lettrines. Je signale qu’il y a dans Lettrines un passage stupéfiant où il compare le théâtre à une maison de passe…

THIERRY GUIDET > L’un des charmes des conversations avec Paul Louis Rossi, c’est qu’il ne répond pas aux questions qu’on lui a posées et qu’il répond à des questions qu’on ne lui a pas posées.

PAUL LOUIS ROSSI > C’est une technique…

THIERRY GUIDET > Oui, mais je ne m’y laisse pas prendre. Alors Gracq et le surréalisme, ça ne vous inspire pas ?

PAUL LOUIS ROSSI > Le surréalisme, ç’a été une chose importante. Mais à partir de 1960, avec Jacques Roubaud et Florence Delay, on s’est intéressés au cycle du Graal, puis on est passés au formalisme, alors, le surréalisme, c’était loin… C’est comme tous les ismes. Ce titre du Magazine littéraire, « Le dernier des classiques », il n’y a pas de quoi en faire une tartine. C’est comme tous les titres… Alors moi, je pense que Gracq est plus du côté du romantisme que de ce qu’on pourrait appeler le classicisme. Il est pointilleux, il a peur, il ne veut pas prendre le risque… On l’a donc classé parmi les pointilleux, mais je ne suis pas sûr que ce soit exact. Mais quelle était la question ?

THIERRY GUIDET > On y reviendra… Jean-Claude Pinson, cette difficulté à ranger Gracq dans des catégories ?

JEAN-CLAUDE PINSON > Sa phrase d’abord, gorgée de syntaxe latine, très construite, très articulée, souvent longue… Ce n’est plus dans l’air du temps. Je comprends que ce ne soit pas d’une lecture facile. Et puis peut-être vient-il à la fin d’un cycle s’ouvrant avec Chateaubriand et se terminant avec Proust ? Il est la queue de comète de ce parcours, le surréalisme étant aussi le prolongement de tout ce mouvement. Mais je voudrais dire deux ou trois autres choses. Quand Gracq dit lui-même qu’il est un écrivain de l’affirmation, ce n’est pas au sens de l’affirmation schématique, ce n’est pas l’affirmation dans l’ordre de la pensée, c’est l’affirmation comme assentiment au monde…

MICHEL CHAILLOU > J’ai bien saisi…

JEAN-CLAUDE PINSON > Et ça se traduit dans l’écriture de Gracq par une euphorie que ses personnages ont pu éprouver dans telle ou telle circonstance. Me revient en mémoire un très beau passage des Lettrines où il évoque ce moment où, dans un vélodrome, le coureur cycliste va s’engouffrer dans le sillage de la moto, un moment d’adhésion, de fusion dont est hantée toute l’écriture de Gracq. Là, en effet, il y a quelque chose de romantique, qu’un freudien qualifierait de sentiment océanique… Gracq refuse les écritures sèches, neutres telles qu’elles ont pu être défendues par quelqu’un comme Blanchot. La phrase de Gracq est gorgée d’adjectifs.

MICHEL CHAILLOU > Un peu trop.

JEAN-CLAUDE PINSON > Peut-être. Ce n’est pas une écriture très dépouillée.

MICHEL CHAILLOU > Dans Au Château d’Argol par exemple, qui est une sorte de caricature du surréalisme. Ce n’est pas son meilleur livre. Ce qui m’intéresse chez Gracq, c’est l’exténuation du dire. C’est là que réside son génie personnel. Au début où il commence à écrire, dit-il, il ne sait pas trop où il va, il a une espèce de schéma intérieur, et peu à peu le sujet va s’affirmer au fil des phrases. C’est la nuit du récit qui lui apporte le récit, la nuit étant la déambulation de ses phrases somnambules vers un ailleurs dont il ignore tout. Mais ce sentiment de l’ailleurs est vif dès le premier vocable et c’est ça qui fait de lui un écrivain de très grande qualité. Il y a peu d’écrivains de cet ordre. On parlait de Breton tout à l’heure… Breton n’est pas arrivé à ça, il a d’autres qualités. Le surréalisme, c’est aussi une catégorie permanente de l’esprit. Ce que j’aime chez Gracq, ce ne sont pas ses textes critiques. Il y a une espèce de délibération éloquente chez lui qui peut être gâtée par la rhétorique. Ce que j’aime, c’est cette exténuation permanente. Et cette interrogation permanente sur le sujet, peu l’avaient à cette époque. Je pense que dans tout grand livre il y a un sujet apparent et un sujet profond. Le style, qu’il soit démodé, qu’il soit moderne, on s’en fout, le style, il plonge dans le sujet profond et c’est le style qui amène à la surface des mots le sujet apparent.

THIERRY GUIDET > Je me retourne vers Jean-Claude Pinson dont le propos n’était pas totalement exténué…

JEAN-CLAUDE PINSON > Ce que dit Michel Chaillou est juste. Il y a aussi chez Gracq, je pense à un texte de Liberté grande où il évoque le paysage de Flandre, ce désir d’exténuation, d’enfouissement dans le paysage. Le sujet qui parle disparaît et c’est le paysage qui l’emporte. Le Gracq surréaliste est surtout présent dans ces poèmes en prose de Liberté grande, je pense au texte sur Saint-Nazaire, Pour galvaniser l’urbanisme, qui relève pour une part de l’écriture automatique. Il y a des collisions d’images qui rappellent Breton, mais plus lointainement Rimbaud. Cette période surréaliste, il l’abandonne assez vite.

THIERRY GUIDET > Nous avons tenté de situer sur la carte du paysage littéraire français. Prenons la question sous un autre angle : Gracq a-t-il des héritiers, des épigones ? Ou bien est-ce une page de la littérature qui se ferme, cela expliquerait d’ailleurs le ton des éloges qui lui ont été consacrés. Il y avait dans tous ces commentaires quelque chose de l’hommage du vice à la vertu, du spectacle au retrait, de la facilité à l’exigence, une façon de dire : désormais, ce temps est derrière nous.

TANGUY VIEL > La réponse est forcément non. Non, ce temps n’est pas derrière nous. Oui, il y a des héritages de Gracq. Gracq, son œuvre comme sa personne c’est cette espèce de chose fossile, minérale, qui avance de manière extrêmement lente, souterraine. Et ce mouvement ne peut pas se rendre visible à chaque époque. Par essence, ce qu’il advient aujourd’hui de gracquien dans la société ne peut pas avoir lieu en public ou de manière spectaculaire. Un écrivain post-gracquien ne fera évidemment pas la une de la rentrée littéraire, mais il existe certainement des écrivains post-gracquiens. Remarquez, il ne faut peut-être pas le dire comme ça. Dans ma génération, on a Gracq, mais on a aussi Beckett, on a aussi Claude Simon, et on a aussi Joyce, etc. Gracq est devenu le jardin secret de beaucoup d’entre nous et la postérité de son œuvre ne fait aucun doute, au moins pour une ou deux générations. Il y a deux ans est sorti chez Verdier un livre que j’ai trouvé très, très beau, qui s’appelle La Souterraine, d’un garçon de 35 ans qui s’appelle Christophe Pradeau. Voilà qui pourrait être dans l’univers de Gracq.

PIERRE MICHON > Il y a une postérité de Gracq, mais ce sont des auteurs qui ont une approche filiative de la littérature, qui ne sont pas dans l’aplatissement du présent, qui se cherchent des pères. On est assez nombreux comme ça. Nous faisons partie, oui, des descendants de Gracq. Et puis, se réclamer de Gracq, ça ne mange pas de pain. Pourquoi était-il salué de son vivant ? Pourquoi a-t-il été aussi salué au moment de sa mort ? Parce qu’il publiait chez un éditeur périphérique, qu’il avait eu l’aval de Breton – quelqu’un qui pesait lourd. Il pouvait rester chez un petit éditeur, écrire de temps en temps, habiter Saint-Florent-le-Vieil, recevoir des gens avec beaucoup de bonhomie apparente – je ne suis pas sûr que sa bonhomie était si réelle que cela. Il ne faisait d’ombre à personne. Voilà qui a fait beaucoup pour son succès. À part ses qualités littéraires indubitables.

JEAN-CLAUDE PINSON > Je pense à quelqu’un qui est très gracquien par bien des côtés, Pierre Bergounioux. Je viens de lire ce livre L’Empreinte, où j’ai l’impression de voir à l’œuvre la méthode gracquienne : une prise en compte de toutes les données géographiques, paysagères, avec peut-être chez Bergounioux une dimension sociologique moins présente chez Gracq, et puis la même surexactitude dans le choix des termes, un peu positiviste, comme le dit Pierre Michon. Bien sûr, l’œuvre de Bergounioux subit d’autres influences, celle de Faulkner notamment. Mais il est, avec toi, Pierre, de ces auteurs qui s’inscrivent dans la descendance de Gracq pour ce que leur phrase doit à la syntaxe latine.

PIERRE MICHON > Dans la langue de Gracq tous les glossaires spécifiques étaient employés fermement et à bon escient. Il connaissait les glossaires géographique, géologique, etc. de façon parfaite et il en usait de façon ingénue. Il y avait un mélange de science absolue et d’ingénuité. Je me rappelle un moment où il parle des marnes vertes qui sont une sorte de glaise épaisse et il dit en les rapportant à la surface : « C’est un morceau de glace à la pistache. » C’était ça, Gracq. Il y a quelque chose de très enfantin chez Gracq, même dans sa façon de vivre : son célibat est un célibat d’enfant, près de sa maman qui était sa sœur. Il est toujours resté dans sa chambre d’enfant, à jouer avec ses petites affaires, sa science… Gracq, il ne fait pas que nous en boucher un coin, il nous émeut. Cet enfant de 14 ans qui ne savait rien, qui voulait tout connaître, les marnes vertes et je ne sais quoi… C’est en cela que je dis que c’est un positiviste. Quand il a toute la palette des mots pour qualifier le monde, il s’y met.

PAUL LOUIS ROSSI > Cette recherche des marnes vertes dans l’Île-de-France, c’est un fragment que j’ai lu ces derniers jours. Ce qui fait la valeur de l’écrivain, c’est cette contradiction interne : il est près de Ponge ou de Valéry dans la précision, et en même temps j’ai trouvé des sources qu’on n’a pas beaucoup examinées je crois : il y a quelque chose de d’Annunzio ou de quelqu’un de plus singulier qui est André Suarès. Ce n’est pas pour rien que Suarès se faisait appeler Caërdal, qu’il a utilisé un nombre incroyable d’hétéronymes et qu’il avait un manoir, un château à Argol. Revenons à ce merveilleux passage où le professeur de géologie donne un coup de piolet au bord d’un ruisseau et sort du sol ce morceau de pierre, de glace à la pistache alors que personne ne s’y attendait. Le passage se termine par : « J’ai cru. » J’ai cru, en italique. On est passé du positivisme, de la science à la croyance.

MICHEL CHAILLOU > Je voulais répondre à votre question sur la postérité. On ne peut jamais savoir. Comment se fait-il que j’aie écrit en 1982 un roman qui s’appelle Domestique chez Montaigne et que j’aie l’impression en ouvrant à nouveau Montaigne aujourd’hui de ne l’avoir jamais bien lu ? Maintenant, je l’entends respirer, Montaigne. Voilà sa postérité pour moi. […] Vous parliez de l’influence de la phrase latine sur Gracq, mais de quelle phrase latine ? Celle d’Apulée, de Suétone, de Tacite, de saint Augustin ? Il faudrait préciser, ça me paraît trop général.

PIERRE MICHON > Ce qui caractérise la langue latine, pas seulement les auteurs, c’est l’ellipse emphatique.

MICHEL CHAILLOU > Pas toujours ! Il y a des auteurs latins aussi différents que les nôtres […]. Un écrivain, on ne peut pas le qualifier trop simplement, dire qu’il est moderne ou archaïque… On rentre dans un univers intérieur ou on n’y rentre pas. Il y a ce mot très beau en français, créé en 1834, le mot « dépaysement ». On rentre dans un autre pays ; la langue, c’est ce qui facilite le transport, c’est un transport. Le français, ce n’est plus du français, c’est un dialecte intérieur. Giono, par exemple, qui pour moi est un prodigieux écrivain a créé entre l’ombre et le soleil une espèce de dialecte qui fait que le soleil devient laconique et l’ombre bavarde, le contraire de ce qui se passe ordinairement.

THIERRY GUIDET > J’aimerais maintenant que chacun me dise son sentiment sur cette idée répandue qui consiste aujourd’hui à opposer le Gracq romancier au Gracq auteur de fragments, de récits, de textes comme La Forme d’une ville. Y a-t-il deux Gracq ?

TANGUY VIEL > Mon expérience de lecture crée une séparation très nette dans l’œuvre. D’abord par goût de lecture personnel. Bien sûr, il y a cette zone intersticielle, l’espace du récit, La Presqu’île, par exemple, Les Eaux étroites… Mais il y a ce moment où l’on choisit de produire un territoire autonome, une fiction qui est le code du roman, ou bien le moment où l’on choisit que la langue soit le signe d’un monde réel en partage. Je fais une distinction presque d’essence entre les deux. Ce n’est pas un hasard si chez Gracq cela se joue de manière diachronique : il y a une époque où il peut faire du roman ; il y a une époque où il ne peut plus en faire. Et à ce moment-là, il est obligé de passer au monde réel.

PIERRE MICHON > On ne peut pas dire qu’entre les romans et le reste de l’œuvre ce soit le même poids d’énonciation, la même stratégie dans l’avancée du texte, non. La première fois que j’ai lu Gracq, je faisais bien la différence entre les romans que je lisais du début à la fin et les Lettrines que je prenais n’importe où. Mais maintenant, le connaissant par cœur, je peux prendre n’importe quel roman et l’ouvrir n’importe où, ça me fait la même chose que les Lettrines. Je ne vois pas de différence de fond. Il y a peut-être un peu d’essoufflement dans les fragments, un peu d’essoufflement de la jeunesse lyrique, un mûrissement et une affirmation plus forte de quelqu’un passé à quelque chose de plus intellectuel.

PAUL LOUIS ROSSI > Je me range du côté de Tanguy. Mais ce qui est important dans cette histoire et dans notre rencontre, c’est que ça devrait nous donner l’idée de tout lire, tout relire, et même d’aller chercher dans les coins. Il faut retourner au texte, il n’y a pas d’autre loi.

MICHEL CHAILLOU > Moi, je déplacerais un petit peu le problème. Il y a une différence, c’est certain, mais c’est une affaire de phrase. La phrase dans le roman, chez Gracq, est laconique, elle ne parle pas, elle authentifie, elle avance, elle est somnambule d’elle-même. Dans les textes critiques, elle se met à parler. Il y a une exclamation du dire, le dire ne s’exténue plus et commence à entrer en pourparlers avec lui-même. Dans le roman, il n’y a pas de pourparlers, il y a une poursuite. Ce n’est pas tellement une affaire de genres ou de manque de souffle, c’est une affaire de phrases. La phrase, qui est chez l’écrivain l’équivalent de la touche pour un peintre, devient plus ponctuelle, les articulations apparaissent, on est plus du côté du mot que de la phrase. […] Je suis en train de me demander si Le Rivage des Syrtes, au fond, n’est pas une pastorale : le fond du tableau est monté à la surface. Dans les textes critiques, il n’y a pas de fond de tableau, c’est une parlerie.

JEAN-CLAUDE PINSON > Les romans d’un côté, les fragments de l’autre obéissent à une genèse différente. Gracq le dit lui-même : écrire un roman, c’est comme si on était amoureux, et on ne tombe pas amoureux tous les jours. Dans les romans, il y a cette tension maintenue de bout en bout qui construit la bulle fictionnelle, qui est comme le moment amoureux. Les autres textes sont des fragments puisés dans les carnets, c’est beaucoup plus discontinu. […]

THIERRY GUIDET > Nous allons entamer la seconde partie de la soirée en donnant la parole à la salle.

JEAN-YVES PAUMIER 1 > Sur la postérité de Gracq, tout d’abord… Il avait déclaré dans un entretien tonitruant au Monde il y a peu d’années : « En littérature, je n’ai plus de confrères. » Voilà, pour le coup, une affirmation définitive. Je voudrais insister aussi sur l’importance de sa formation de géographe. On a dit de lui qu’il était un poète du paysage. C’est quand même étonnant que ce brillant normalien ait choisi d’enseigner l’histoire et la géographie quand on l’aurait vu naturellement enseigner la littérature. Parmi ses influences géographiques, et là on revient à Nantes, il y a Jules Verne, dont il était un très grand admirateur. Dans La Littérature à l’estomac il dit : je me demande parfois quel est le monde des gens qui n’ont pas de formation géographique et il ajoute que le voyage doit être pour eux un ensemble de fantasmagories mal liées.

TANGUY VIEL > Gracq dit quelque part : Mallarmé, a priori pas de postérité possible, mais il suffit d’avoir cinquante lecteurs qui sont prêts à se tuer pour l’œuvre et la postérité est gagnée… Je pense que Gracq y croit vraiment à ça, à l’importance des réseaux très souterrains, très silencieux, quelque chose comme les premiers temps de la Résistance.

> Je ne suis qu’un lecteur lambda et je veux simplement rappeler ce que Gracq a dit sur ses adieux au roman, que s’il n’écrivait plus de roman, c’est tout simplement parce que sa veine romanesque s’était tarie. La première nouvelle de La Presqu’île, « La Route », est d’ailleurs le produit de ce roman qu’il ne pouvait plus mener à bien.

JEAN-PIERRE BRANCHEREAU 2 > Préparant des étudiants au CAPES d’histoire-géographie, je les ai invités à écrire à Julien Gracq pour le questionner sur la relation entre géographie et littérature, un sujet qui tombe souvent au concours. Il leur a répondu en une page. […] Chez Julien Gracq il y a le géographe de formation, mais aussi le professeur de géographie de l’enseignement secondaire, avec les stéréotypes du professeur de géographie du secondaire qui voyage par le train comme Vidal de la Blache, son maître, et aussi par la route d’auberge en auberge. Contrairement à ce qui a pu être dit, le paysage chez Gracq ne s’oppose pas à l’homme, l’homme est dans le paysage, le paysage est dans l’homme. C’est juste le témoignage que je voulais apporter.

JACQUES BOISLEVE 3 > Je voulais vous remercier de tout ce que vous avez dit sur Gracq. J’ai particulièrement apprécié que vous nous ayez rappelé que cet écrivain était digne d’être lu et relu. J’ai aussi apprécié que vous ayez dit, notamment à propos d’Au Château d’Argol ou du Beau Ténébreux que ce n’était pas un écrivain parfait, vous nous rassurez, cela rend Julien Gracq attachant : tout en étant un grand écrivain, il reste très proche. J’ai noté aussi qu’il a écrit sur Nantes, mais qu’il n’y avait pas que Nantes chez Julien Gracq, son univers était infiniment plus large. Moi, je n’opposerais pas l’homme des romans et l’homme des fragments. Ce qu’il dit dans ses textes critiques de Béatrix, c’est un peu ce qu’il écrit dans La Presqu’île : relisant Balzac, il fait là un véritable récit. Quand il parle du jeu d’échecs qui le passionnait et le reposait de l’écriture, là encore il fait un récit de ses admirations, un portrait des grands joueurs d’échecs. Quand il parle de Lautréamont, là aussi, il commence un récit sur ses années d’internat à Nantes. Je vous remercie d’avoir su manifester la grande estime en laquelle vous tenez Gracq tout en n’abdiquant pas votre sens critique.

THIERRY GUIDET > Merci de ces remerciements. C’est le style que nous voulions donner à cette conversation entre hommes de l’art, entre mécaniciens du texte, capables de porter une estimation éclairée, de ne pas se contenter de se pâmer devant l’œuvre du grand écrivain. Pour conclure cette soirée, je demanderai à chacun de nos invités de nous dire ce qu’il garde de Gracq, quel est le viatique qu’il emporte de son œuvre.

JEAN-CLAUDE PINSON > Je vais terminer comme j’ai commencé. Il m’est apparu quand je l’ai lu comme un écrivain intempestif. Il est resté cet écrivain intempestif dans l’ambiance littéraire que nous connaissons aujourd’hui. C’est tout à fait salubre de se replonger dans le lecture des romans de Gracq, dans la phrase de Gracq, dans les fragments… C’est très éclairant pour résister dans un paysage littéraire qui, effectivement, n’est pas le sien aujourd’hui.

MICHEL CHAILLOU > Je voudrais rebondir sur cette dernière phrase : ce paysage n’est pas le sien… Mais on n’est jamais dans le coup, d’ailleurs il ne faut pas y être. Si vous êtes dans le coup, vous êtes assommé, il faut toujours être ailleurs. Je préfère ses romans aux œuvres critiques où il est amené à affirmer des choses qui parfois souffrent d’un manque de lecture. Chateaubriand… Ce qu’il dit sur La Vie de Rancé, faut le faire !

PIERRE MICHON > Mais Gracq aime beaucoup La Vie de Rancé !

MICHEL CHAILLOU > Oui, je sais bien, mais il ne fait qu’insister sur la vanité de Chateaubriand.

JEAN-CLAUDE PINSON > Il y a de très belles pages de Gracq sur La Vie de Rancé !

MICHEL CHAILLOU > Oui, je sais bien, mais il n’empêche qu’il se perd dans l’anecdote. Son œuvre de lecteur critique me paraît un peu sommaire. En revanche, son œuvre romanesque – même si le terme de « romanesque » ne lui convient pas vraiment – avec sa phrase initiale qui se poursuit vers un horizon jamais atteint, ça, c’est parfait.

PAUL LOUIS ROSSI > Moi, j’ai écrit un livre dont personne ne parle qui s’appelle Vocabulaire de la modernité littéraire. J’y cite deux fois Gracq : une fois parce qu’il dit du mal de Madame Simone de Beauvoir ; une deuxième fois dans une petite rubrique sur Lettrines. Je fais l’éloge de cette forme qui tourne sur elle-même, de la singularité du propos, de l’absence de chronologie. Ça correspond à quelque chose que j’ai souvent énoncé, qui serait quelque chose comme un idéogramme en prose.

PIERRE MICHON > Ce que je vais emporter de Gracq, c’est toute l’œuvre évidemment. Mais voilà ce que je voudrais dire : le fait qu’il soit mort est important. Il était intouchable. C’était un frein à un certain nombre de forfaitures ou de liquidations qui, peut-être, seront hâtées par sa disparition. Georges Perros disait de Gracq : sans doute je ne le rencontrerai jamais, mais je suis rassuré de vivre en même temps que lui sur cette terre. C’était l’étalon-or de la littérature.

TANGUY VIEL > Ce que vient de dire Pierre, c’était plus vrai pour Deleuze dans le champ de la philosophie. Ce sera encore plus vrai quand Pierre Boulez va mourir, pour la musique. Lui, il était tellement en retrait… Je ne sais s’il occupait une place si centrale…

PIERRE MICHON > Mais, peu importe. Ce qu’on attend du mètre-étalon, c’est qu’il existe, qu’il soit une référence, pas que tout le monde le voie.

TANGUY VIEL > En ce sens alors… Ce que je voudrais dire aussi, c’est que Gracq était le contraire de l’écrivain inspiré dont Dostoïevski est l’exemple, l’écrivain habité, traversé, exorbité… Je suis tiraillé entre Dostoïevski et Gracq : dès que je suis fatigué, je préfère Gracq. Avec lui, j’ai le droit de travailler, je peux être un artisan, être dans l’ingenium. Peut-être cela a-t-il à voir avec son côté professeur du second degré, son côté Troisième République : on peut tous y arriver, il y a une démocratie possible de la création… C’est ce qui fait que Gracq m’accompagnera toujours, peut-être dans ma part la moins romancière, la moins habitée paradoxalement.


1. Jean-Yves Paumier est chancelier de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire. Il est membre de la Société Jules Verne.
2. Jean-Pierre Branchereau enseigne la géographie à l’Institut universitaire de formation des maîtres des Pays de la Loire.
3. Jacques Boislève, journaliste et écrivain, était un proche de Julien Gracq. Il a coordonné le numéro spécial de la revue 303 qui lui a été consacré.