Place publique #18

Bernard Thibault : « Simplifier le paysage syndical »



Contexte > Le secrétaire général de la CGT s’exprime avant le congrès de sa confédération qui se tiendra en décembre à Nantes. La question de l’unité d’action sera au cœur des débats. Sans ambiguïté, Bernard Thibault plaide pour un « syndicalisme rassemblé », pour la recherche de la convergence avec les autres organisations. Il estime que les nouvelles règles sur la représentativité des syndicats sont de nature à « simplifier le paysage ».


PLACE PUBLIQUE> Quels seront les principaux enjeux du congrès de la CGT ?
BERNARD THIBAULT> D’abord, porter un diagnostic sur la situation. Nous ne sommes pas sortis, loin s’en faut, de ce qu’il est convenu d’appeler la crise. La dégradation va s’amplifier au plan social : hausse du chômage, stagnation des revenus. Le budget de l’État va sans doute être porteur de mesures très négatives et les systèmes sociaux seront encore plus fragilisés par la poussée du chômage et de la précarité. Mais, sur ce diagnostic, on est tous d’accord à la CGT. Je ne m’attends pas à un débat très contradictoire là-dessus.

PLACE PUBLIQUE> En revanche ?
BERNARD THIBAULT> Le débat portera sur ce qu’il faut faire pour modifier la situation : quelle présence syndicale dans les entreprises ? Quelles relations avec les autres organisations ? Comment renforcer notre implantation ?

PLACE PUBLIQUE> Pour préparer le congrès, la CGT a ouvert un forum sur son site Internet. On y lit que « la CGT  d’en haut » serait amnésique ou bien sourde, que vous voulez « CFDTiser la CGT », qu’il est grand temps que « la CGT redevienne la CGT »… Qui écrit cela ? Des gauchistes ? Des nostalgiques ?
BERNARD THIBAULT> Voila plusieurs congrès que nous promouvons ce que nous appelons « le syndicalisme rassemblé ». Nous sommes bien obligés de prendre acte du pluralisme syndical, même si je pense que le paysage va se simplifier. Mais nous sommes persuadés que l’unité est un facteur de réussite. La division entre syndicats a toujours profité au patronat et au gouvernement. Bien sûr, la CGT doit mettre en avant ses positions. D’autant que nos militants sont les plus militants parmi les syndicalistes. C’est même pourquoi les salariés sont en droit d’avoir beaucoup d’exigences à notre égard. Mais affirmer ses positions n’empêche pas, bien au contraire, la recherche de l’unité. J’ai la faiblesse de croire que cette démarche a été bien comprise aux élections prud’homales où nous avons nettement progressé, notamment en Loire-Atlantique.

PLACE PUBLIQUE> On a connu, au cours du premier semestre, un exceptionnel moment d’unité syndicale. Mais à quoi ont servi toutes ces manifestations dont la fréquentation n’a cessé de baisser ? Vous donniez l’impression de manifester contre la crise comme, jadis, on organisait des processions pour faire tomber la pluie !
BERNARD THIBAULT> Mais nous ne manifestions pas contre la crise ! En janvier, toutes les organisations syndicales s’étaient mises d’accord sur une plate-forme définissant les changements de politique attendus de la part du gouvernement et des entreprises.

PLACE PUBLIQUE> Oui, mais pour quel résultat ?
BERNARD THIBAULT> L’exaspération avait besoin de s’exprimer. Et ce climat de mobilisation a stimulé la lutte dans des milliers d’entreprises. C’était d’autant plus indispensable que la crise sert souvent d’alibi. Un cabinet-conseil vient d’estimer que 40% des plans de restructuration ne sont pas économiquement justifiés par la situation. Alors, bien sûr, la résistance dans les entreprises est moins visible que les grandes journées nationales. Mais elle dépend en partie du climat revendicatif général, d’ailleurs plus développé en France que dans bien d’autres pays. Je ne dis pas que le niveau de mobilisation a été suffisant pour obtenir les inflexions que nous souhaitions. D’où le débat que nous aurons au congrès : sur quoi faut-il agir ? Et comment ? En effet, la question de l’unité syndicale et de la conception qu’on en a sera au cœur de nos travaux.

PLACE PUBLIQUE> On a vu, ces derniers mois, des salariés menacer de faire sauter leur usine. On en a vu d’autres négocier leur prime de départ plutôt que de se battre pour la défense de leur emploi, comme si une sorte de minuscule parapluie à peine doré leur suffisait…
BERNARD THIBAULT> Il faut relativiser le caractère violent de certaines formes d’actions. D’abord, parce qu’il porte sur un tout petit nombre d’entreprises alors que les salariés auraient tout lieu d’être en colère dans tellement d’endroits… Et je peux vous dire qu’on a connu des conflits autrement violents dans le passé ! Je trouve les salariés très raisonnables et je crois que la mise en exergue de quelques cas est d’abord un phénomène médiatique. La négociation des primes de départ ? Hum… en tant que syndicat, on ne peut pas se résoudre à cette idée que le taux d’emploi ne cesserait de reculer. Pour répartir la richesse, encore faut-il la produire. Et pour la produire, encore faut-il disposer du socle d’emplois suffisant. Cela dit, on peut comprendre que lorsqu’ils se trouvent dans une impasse les salariés veuillent monnayer leur départ. C’est aussi une question de dignité : qu’est-ce que je vaux ? Mais ils savent bien qu’aucune prime ne résoudra leurs problèmes. C’est au mieux une bouée de sauvetage pour quelques années.

PLACE PUBLIQUE> Vous estimiez tout à l’heure que le paysage syndical allait se simplifier. Qu’entendez-vous par là ?
BERNARD THIBAULT> Nous considérons que la dispersion de plus en plus prononcée de la représentation des salariés est un fléau. On pourrait croire que la multiplication du nombre de syndicats multiplierait le nombre de syndiqués, eh bien la réalité est tout autre. Depuis plusieurs décennies, en France, la proportion de syndiqués stagne entre 5 et 8% de la population active. C’est en partie dû, dans le secteur privé, au fait que la liberté syndicale est souvent mal respectée. Mais la concurrence entre les syndicats l’emporte trop souvent sur leur mission première : défendre les intérêts des salariés, et les défendre tous ensemble autant que possible.

PLACE PUBLIQUE> Les accords de 2008 sur la représentativité syndicale sont-ils de nature à changer la donne ?
BERNARD THIBAULT> Oui, ces nouvelles règles sont en mesure d’y contribuer. C’est pourquoi nous avons fortement milité pour ce dispositif, encore en cours d’installation. Désormais, on tiendra compte du poids réel des syndicats : lors des élections professionnelles, il faudra que les salariés vous donnent au moins 10% des voix pour que vous puissiez négocier en leur nom. Ce sera vrai dans les entreprises, dans les branches interprofessionnelles, au niveau national. De ce fait les syndicats seront contraints d’être attentifs à l’opinion des salariés pour savoir s’ils doivent ou non signer un accord. Et cela devrait limiter, voire renverser, la tendance au morcellement syndical.

PLACE PUBLIQUE> Voulez-vous dire qu’on s’oriente vers des fusions entre organisations ?
BERNARD THIBAULT> Nous ne cherchons pas à fusionner avec qui que ce soit et nous n’avons aucune intention d’absorber une autre organisation, mais nous sommes prêts à entamer un débat franc et loyal avec tous.

PLACE PUBLIQUE> La barre des 10% est traumatisante pour les petits…
BERNARD THIBAULT> Ces nouvelles règles remettent tout le monde en cause, y compris la CGT. Tenez, la CFDT m’a invité à son université d’été qui, précisément, portait sur l’avenir du syndicalisme. Eh bien, la CFDT s’interroge sur un certain nombre de positions qu’elle a prises ces dernières années et qui n’ont pas forcément été comprises de ses électeurs ni même de ses militants… FO aussi a reculé aux élections prud’homales. Si rien n’est fait, elle ne sera plus représentative dans plusieurs branches professionnelles. J’ai hélas l’impression que la division syndicale est pour FO un moyen d’exister, qu’elle se met sur le côté pour se singulariser. Quant aux organisations moins influentes, elles recherchent entre elles des alliances un peu surprenantes, des accords électoraux en somme… Je ne suis pas sûr que les salariés attendent cela.

PLACE PUBLIQUE> On parle de plus en plus de contacts avancés entre la FSU et la CGT…
BERNARD THIBAULT> Nous sommes convenus, c’est vrai, d’un échange plus poussé sur nos objectifs et sur nos valeurs, qui nous semblent assez voisines. Et puis notre champ d’intervention est différent.

PLACE PUBLIQUE> Vous n’êtes pas concurrents.
BERNARD THIBAULT> La FSU est en effet la première organisation dans l’Éducation nationale… Mais je ne sais pas encore si nous nous en tiendrons là ou bien si nous irons vers quelque chose de plus précis. Et je ne sais pas non plus si une telle démarche est envisageable avec d’autres organisations syndicales.


Deux congrès historiques à Nantes

Nantes a déjà accueilli un congrès de la CGT et un autre qui a préludé à sa naissance.
C'est en 1894, du 17 au 22 septembre, que s'est déroulé la sixième congrès national des esyndicats de France qui réunissait la Fédération des bourses du travail et la Fédération des syndicats. Marqué par la présence de Fernand Pelloutier et d'Aristide Briand, deux dirigeants du mouvement ouvrier, issus de Loire-Inférieure, ce congrès prit la décision de convoquer, pour l'année suivante, le congrès de Limoges qui marque la naissance de la CGT. Lire sur ce point l’article de Claude Geslin.
Près d'un demi-siècle plus tard, du 14 au 17 novembre 1938, le vingt-cinquième congrès de la CGT – la CGT réunifiée – se déroule aussi à Nantes : deux ans après les grandes grèves de 1936 et les accords Matignon, trois mois après les accords de Munich, neuf mois avant la déclaration de guerre…