Place publique #8



À son tour, Nantes se met au vélo en libre-service

texte > Pierre-Arnaud Barthel


Résumé > Voici le Bicloo. À son tour, Nantes, avec le printemps, se met au vélo en libre- service. Partout, ce système connaît un immense succès. Il ne doit pas occulter deux débats : les avantages et les inconvénients du marché passé avec des géants de la publicité ; plus généralement, la place faite au vélo en ville.


Vélib’, Vélov’, Bicloo ? Le dispositif est décrit dans le dossier de presse accompagnant le lancement de Vélib’ à Paris, l’été dernier : « Prendre un vélo dans une station, le déposer dans une autre, Vélib’ est un système de location en libre-service innovant, très simple à utiliser, disponible 24h/24 et 7j/7 pour circuler en toute liberté. Accessible à tous dès 14 ans (1,50 m minimum), Vélib’ s’adapte à tous vos déplacements : sortir, faire des courses, aller travailler… Simple à utiliser, Vélib’ est le mode de transport idéal pour effectuer vos trajets courts dans Paris ». Ce nouveau service offert aux multiples usagers est un succès foudroyant dans les villes qui l’expérimentent : les médiatiques Lyon et Paris, mais aussi des agglomérations comme Rennes (depuis dix ans !), Orléans et une nombreuse liste de candidats (dont Nantes, Mulhouse, Marseille, Dijon…) qui ont préparé ou lancé en 2007 leur vélo en libre-service.

La course à la ville durable
Plusieurs raisons à ce succès. Ce vélo magique est en premier lieu un symbole de la ville durable : sa mise en place traduit la priorité donnée par les élus aux mobilités douces  en ville, comme alternatives à l’automobile et comme compléments des transports collectifs. Et ainsi, il est l’un des vecteurs de la réduction des gaz à effet de serre à l’heure où les villes mettent en œuvre leur  Plan Climat. En second lieu, il participe d’une esthétisation accrue de l’espace public. Le dispositif fonctionne à partir de stations de libre-service qui impliquent pour chacune d’elle la pose de mobiliers urbains spécifiques (borne principale et points d’attache) et la finition des sols. L’insertion urbaine des stations est pour les collectivités un enjeu de première importance : à Paris, « une attention particulière a été portée à l’encombrement des mobiliers proposés, leur insertion dans le paysage urbain parisien, leur esthétique, leur conformité aux prescriptions du schéma d’accessibilité à l’espace public » (dossier de presse de Vélib’). La mise en place du vélo en libre service est une occasion de plus de designer l’espace public. Rien n’a été laissé au hasard à Paris, à lire le designer Patrick Jouin : « Le végétal et le mouvement nous ont inspiré ces mobiliers. La borne, à la forme ronde et souple, rappelle l’idée de l’arbre, plus large à la base et se rétrécissant vers le haut. Le point d’attache semble pousser comme les herbes dont le mouvement, porté par le vent, est symbole de liberté ».
La liberté, c’est bien là une troisième raison du succès de ce « véritable transport collectif individuel », pour reprendre la communication faite par l’afficheur Jean-Claude Decaux. Et les enquêtes sont là pour l’attester : d’après une étude BVA de mai 2006, plus de 9 utilisateurs sur 10 interrogés à Lyon et à Villeurbanne recommandent l’utilisation de Vélov’ à leur entourage. Chaque Vélov’ est partagé 7 à 15 fois par jour par des utilisateurs différents qui apprécient son design, sa robustesse et sa simplicité d’utilisation. En dernier lieu, le succès est lié au contrat (sensé être) « gagnant-gagnant » entre la collectivité locale (ville ou intercommunalité) et un afficheur (en l’occurrence Jean-Claude Decaux et Clear Channel, qui remportent l’essentiel des marchés en France). Le service du vélo en libre-service est exclusivement financé par un contrat de mobilier urbain, support de messages publicitaires installés sur le domaine public. Autrement dit, le vélo ne coûte pas un centime aux élus, mais leur offre en revanche une belle rentabilité (pré)électorale si l’on en croit les sondages de l’été dernier après le lancement de Vélib’ à Paris. Emblème des partenariats public-privé de notre temps, ce vélo plébiscité par les élus de tous bords politiques, qui  surfent sur la vague du développement durable, a de fait pris des allures de produit d’appel dans la course à l’attractivité et à la bonne image de marque.

Vélo contre pub
Un vélo gratuit donc ? Pourquoi Nantes refuserait-elle de déléguer l’affaire à un publicitaire qui met en place et assure le service sans que ses contribuables dépensent un sou ? En fait, si les villes bénéficient d’un tel service, elles abandonnent en contrepartie une recette potentielle très importante : la redevance qu’elles toucheraient normalement avec les panneaux publicitaires. Et on ne sait pas très bien combien l’exploitation du mobilier urbain et la location des vélos (passé la première demi-heure gratuite) rapportent aux opérateurs privés. Quoi qu’il en soit, le marché est visiblement juteux pour que son attribution fasse l’objet quasi-systématiquement d’attaques en justice par des concurrents.
En 2007 à Nantes, la passation du marché a déclenché, comme ailleurs, une véritable  guerre au couteau entre afficheurs, relatée par Ouest-France le 20 septembre 2007. Il s’agit de la seconde attaque en justice par CBS Outdoor (un géant de l’affichage dans le monde) de Nantes Métropole qui a lancé un premier appel d’offre, cassé le 6 mars 2007 suite à l’attribution du marché à Jean-Claude Decaux, et un second appel d’offre une nouvelle fois attaqué par CBS en septembre dernier, qui a provoqué temporairement la suspension de la signature du contrat avec Jean-Claude Decaux jusqu’à un déblocage final de la situation devant les tribunaux. Par délibération du conseil communautaire le 26 octobre 2007, Nantes Métropole a validé la mise en service pour avril 2008 de 700 vélos (dénommés « bicloos ») et la construction de 79 stations dans le centre de Nantes (de Canclaux à Saupin) par l’afficheur français. En retour, un maximum de 77 mobiliers urbains pour l’exploitation publicitaire est autorisé sur le domaine public.
Un débat salutaire sur la nécessité ou non de lier en un même contrat vélos et panneaux publicitaires existe en France, même si, jusqu’ici, seule l’agglomération d’Orléans a choisi de séparer les deux domaines et d’attribuer le marché du vélo à Effia, une filiale de la Sncf. Dans une tribune sur le Vélib’ parisien publiée en juillet dernier par le quotidien Libération, des élus verts, dont le tout nouveau député François de Rugy (également vice-président chargé des Transports à Nantes Métropole) et Jean-Philippe Magnen, conseiller communautaire de Nantes Métropole en charge de l’économie sociale et solidaire, prennent parti pour le découplage du contrat : « Séparer les choses dans l’attribution des marchés permet d’avoir une plus grande transparence sur la comparaison des coûts, ce qui n’est pas la moindre des choses quand on parle de services publics, confiés au privé pour de longues durées. Mais cela permet surtout de préserver la diversité des acteurs et d’éviter que ne se constitue un quasi-monopole sur les locations de vélo en libre-service. (…) Enfin, le fait que les systèmes de location de vélo soient séparés de la pub permet d’envisager plus sereinement une meilleure implantation du système sur les territoires : sans quoi, la mise à disposition des vélos sera toujours liée à l’installation de panneaux publicitaires, rentables uniquement dans les hauts lieux de passage et de… pouvoir d’achat : autrement dit, les centres-villes ! Les quartiers ou communes plus périphériques s’en trouveraient de facto exclus ».
La remarque des deux élus ne manque pas de pertinence. Ainsi localisé en cœur d’agglomération, le dispositif participe de fait à une forme involontaire de ségrégation spatiale en rendant plus lisible la dualisation de nos métropoles sur le thème des inégalités environnementales : des hyper-centres à haute qualité environnementale, forte dose de transports collectifs en site propre et haut niveau de service viennent jouxter des territoires plus lointains et plus coûteux à développer pour les intercommunalités.

La France urbaine à vélo ?
Le vélo en libre service est un dispositif qui  booste  toute la filière dans les villes où il est expérimenté : associations de cours de bicyclette ou de défense des droits des cyclistes, usagers de vélos personnels encouragés par l’engouement collectif et même acteurs privés qui mettent en place des parkings à vélo surveillé (à l’instar du géant Vinci Park) et autres services dédiés comme des stations de gonflage.
Cela dit, Strasbourg, la ville de France où le vélo tient la plus grande place, n’a pas cru bon jusqu’ici de se lancer dans l’aventure. Et le vélo reste un mode de transport très minoritaire. Aujourd’hui, seulement 3% des Français se déplacent à vélo, contre 27% des Néerlandais, 10% des Allemands et des Belges. L’objectif national est d’atteindre les 10% de déplacements urbains à vélo d’ici 2012. Mais à Nantes en 2006, la part du vélo n’était que de 2,7% pour les vélos contre 14% pour les transports collectifs et 61% pour les voitures. Et visiblement, certains militants trouvent que les élus ne vont pas assez vite. Deux actualités illustreront notre propos.
L’apparition du cyclo-nudisme comme mouvement revendicatif en est une première. À l’appel de la Coordinadora de colectivos ciclonudistas de Aragón (Espagne), des dizaines de manifestations cyclo-nudistes ont eu lieu à travers le monde le 9 juin 2007. Pour la première fois, Paris s’est joint à ce mouvement international festif et militant de cyclistes à poil. Pourquoi cette nudité ? « Parce que les cyclistes sont nus et vulnérables dans le trafic automobile où dominent la mécanique, la puissance et la vitesse. En étant nus sur leurs vélos, les cyclo-nudistes entendent montrer leur corps avec naturel, sans fausse pudeur pour simplement rappeler qu’ils sont des êtres vivants et qu’en étant nus sur ces vélos ils veulent préserver notre environnement lui aussi vivant. Leur slogan ? “L’indécence, c’est l’essence !” » (www.cyclonudiste.fr). D’autres formes d’action collective, moins radicales sont également pratiquées, à l’instar de la « vélorution », pratiquée dans de nombreuses villes de France : le but est de se balader à vélo en ville en faisant passer ça pour une manifestation. L’idée est ainsi de faire dégager les rues par la police (www.velorution.org).
Autre actualité, nantaise cette fois, les actions menées par l’association « Place au vélo » qui négocie âprement rue par rue avec les services de la communauté urbaine pour améliorer la sécurité, la lisibilité et les continuités du vélo en ville. Elle lance parfois des coups de gueule, comme récemment rue de Strasbourg. Dès décembre 2006, l’association a fait savoir que rien n’avait été prévu pour les vélos dans le réaménagement (et la mise à double sens) de cette artère importante du centre-ville. Faute de réponse, une soixantaine de cyclistes se sont retrouvés le 26 janvier 2008 pour peindre eux-mêmes au sol la bande cyclable manquante (www.fubicy.org/nantes).
De plus en plus de cyclistes en fête ou en colère font et vont faire irruption dans l’espace public de nos villes.