Histoire
L’industriel et la cité.
Voruz, fondeur nantais

Quel manque de chance ! Je me réjouissais de proposer le compte rendu du dernier ouvrage publié dans une collection qui relève de la petite merveille : une grande élégance dans la mise en page, une très belle maquette, un très beau papier, une très belle iconographie, des sujets originaux et forts (la manufacture d’orgues Debierre, et l’industrie de la savonnerie). Le plus acariâtre des recenseurs n’y pouvait trouver à redire qu’à propos de la fausse élégance consistant à boycotter les majuscules.
Et puis voilà Voruz, celui sur lequel nous continuons à marcher quotidiennement, puisqu’il demeure à Nantes au moins quelques-unes de ses plaques d’égout, dûment estampillées. Voruz, dont nous pouvons voir la signature fièrement apposée sur la charpente métallique du passage Pommeraye. Voruz, le fondeur des statues de la place Royale. Ce n’est pas, côté notoriété, Amieux ou Lefèbvre-Utile, Cassegrain ni même Brissonneau ou Lotz, mais convenons qu’il est plus facile de se faire un nom avec des biscuits qu’avec de la fonte. Donc, un vrai sujet, fort, original, parfaitement digne de ces Carnets d’usines lancés par MeMo en 2005. Je vais donc essayer d’expliquer le plaisir que ce livre apporte, mais aussi pourquoi il nous laisse aussi sur notre faim, au-delà d’une couverture qui ne me semble vraiment pas une réussite…
Il y a de quoi susciter de la fascination avec cette famille de fondeurs protestants et suisses dont on se demande s’ils ont jamais renoncé au bricolage de leurs débuts. Une famille avant tout, oui : Pierre-Siméon arrive en 1780, appelle son frère Jean-Samuel en 1790, les deux fils de ce dernier, Pierre-Samuel et Jean-Simon, lui succèdent, et un Louis Voruz est encore appelé de Suisse en 1859. Disons, en gros, un siècle d’histoire (Jean-Simon meurt à 86 ans, en 1896), entièrement financée avec des capitaux familiaux et les bénéfices de l’entreprise.
Fascination aussi devant ce que je qualifiais de bricolage, dans l’esprit au moins : l’entreprise emploiera plus de 1 600 ouvriers à son apogée des années 1880, mais elle ne me ressemble jamais à ces grosses firmes industrielles du 19e siècle. Chez Voruz, on fait de tout, ou presque : des clous pour les navires, de la fonderie d’art, des outils, de la quincaillerie, des machines à vapeur, des ponts et des viaducs. On le fait avec inventivité : une vingtaine de brevets, ou bien cette extraordinaire grue « ambulante, automobile et à vapeur » de 1878 ! On le fait en visant des niches de marché : des rails certes, mais avec une spécialisation dans les rails d’aiguillage et de croisement. Et le bricolage trouve quand même ses limites : Jean-Simon Voruz, conscient très tôt de l’importance du chemin de fer, dépose en 1867 un brevet de locomotive, en construit trois exemplaires, très probablement pas plus, et obère ainsi les finances de l’entreprise…
Fascination encore devant le personnage, qui reflète, en un mélange subtil, les élans de son siècle et les repliements que l’âge apporte trop souvent. Jean-Simon et Pierre-Samuel ne font-ils pas partie des « insurgés » des trois Glorieuses de juillet 1830, qui valent au premier une blessure et au second d’en mourir ? Jean-Simon, désormais seul patron à 20 ans, ne s’engage-t-il pas aussitôt dans une presque saint-simonienne Société industrielle de Nantes qui crée une école d’apprentis et une caisse de secours mutuels ? Il garde, longtemps, cette créativité qui dépasse le seul registre professionnel : il est en 1841 le premier président du Conseil des prud’hommes, l’auteur d’un projet d’implantation de la nouvelle gare sur le port même, et il faut bien passer quantité d’exemples pour que le lecteur garde le plaisir de la découverte. Et puis il se rallie à l’empereur, avec ce qui s’ensuit, la députation, la légion d’honneur, etc.
Pourquoi alors cette déception ? J’avoue ne pas avoir compris la construction du livre, qui commence comme un récit, en se privant peut-être ainsi d’une vision un peu large : je ne suis vraiment pas sûr que les frères Voruz risquent leur vie en 1830 parce qu’ils sont, à 20 ans qui plus est, « furieux de voir la patente supprimée de l’assiette des impôts pour le calcul du cens électoral ». J’ai cherché en vain, aussi, une mise en contexte de l’entreprise : si j’ai risqué ici l’à-peu-près de « bricolage », c’est parce que je n’ai pas trouvé dans l’ouvrage une formule qui me satisfasse. J’ai relevé des éléments d’information sur l’éducation des Voruz, mais rien qui caractérise ce qui me semble avoir été une formation très sommaire, presque d’autodidactes, ce qui pourrait donner une explication et une cohérence aux choix techniques et industriels de Jean-Simon. Je n’ai pas trouvé le moindre élément qui permette au lecteur de se faire une idée de l’importance respective des fabrications, entre les candélabres et les ponts, même si l’explication tient très probablement ici à la quasi-disparition des archives de l’entreprise. Et je n’ai pas non plus trouvé mon content dans le glissement progressif du récit à une approche thématique qui conduit à d’inévitables redites.
Plus important peut-être, c’est au lecteur qu’est laissé le soin de dégager les limites d’une entreprise qui, au temps du grand essor du capitalisme, reste à l’échelle du capital familial. Au lecteur qu’il revient de deviner pourquoi l’entreprise fléchit aussi rapidement à la fin du 19e siècle : « deuils familiaux, concurrence économique » sont certainement quatre mots un peu courts pour un épisode qui éclaire peut-être justement la nature profonde d’une entreprise qui aurait bien été celle d’un génial « bricoleur » parfaitement adapté au temps du grand essor industriel mais pas au temps du capitalisme triomphant. Nous ne saurons pas ce qu’il en est, puisque la question n’est pas posée, et c’est grand dommage.
Reste le grand bonheur de découvrir, même dans ces conditions bien imparfaites, un pan jusque-là presque occulté de l’histoire industrielle nantaise et, au-delà, de l’histoire nantaise tout court. De relever un nouvel exemple de l’apport de ces étrangers qui ont largement « fait » l’industrie nantaise. Et puis, s’il fallait choisir, l’apport d’une date : quand Jean-Simon Voruz devient en 1864 président de la Chambre de commerce, et premier industriel dans cette fonction, Nantes manifeste qu’elle a changé de nature : la ville du négoce est devenue une ville industrielle.
Alain Croix
Yannick Le Marec,
L’industriel et la cité. Voruz, fondeur nantais, éditions MeMo, 104 p., 17 euros


Ouest-Matin. Un quotidien breton dans la guerre froide (1948-1956)
Ce livre exhume un oublié : pendant huit ans, les Bretons ont pu lire un quotidien communiste local, imprimé à Rennes, et diffusé en Loire-Inférieure à partir de 1949. Ce seul mérite justifie notre attention.
Nous apprenons évidemment beaucoup de l’histoire du quotidien, du rôle qu’y ont joué des chrétiens progressistes comme son directeur, le professeur de droit d’origine nantaise Henri Denis, et du contrôle cependant étroit qu’a exercé le Parti communiste sur le contenu, même si l’auteur n’a pu mener à bien, à son corps défendant, tous les entretiens et tous les dépouillements qu’il souhaitait. Le fait que 30 000 personnes environ achètent chaque jour un quotidien communiste n’est évidemment pas secondaire, même si cela ne représente alors que 5 % environ de la diffusion du concurrent Ouest-France.
Nous apprenons aussi beaucoup sur l’anticommunisme d’alors, du plus feutré et hypocrite au plus brutal. Et nous apprenons plus encore sur le contenu du journal, qui reflète le communisme stalinien de l’époque, jusque dans ses délires, à l’exemple du « réduit breton » que préparerait l’impérialisme américain. Il est passionnant de découvrir, ou de se remémorer, selon la génération du lecteur d’aujourd’hui, les analyses communistes d’alors sur toutes les questions internationales ainsi que sur la vie politique française, et nous lisons à cet égard ce qui pourrait être une histoire aussi bien de L’Humanité que d’un autre quotidien régional communiste.
C’est d’ailleurs là que le bât blesse. Sur le fond d’abord, c’est-à-dire l’histoire même du journal, et au-delà, du Parti communiste. L’auteur souligne à bon droit que l’occupation du quart du journal par la reproduction d’un discours de Vichinsky à l’ONU ne témoigne pas précisément d’une juste analyse des attentes de l’électorat breton, et sûrement pas de celles du lecteur breton. Nous savons, aujourd’hui, grâce à l’ouverture au moins partielle des archives américaines longtemps secrètes, celles de la CIA en particulier, quels ont pu être les délires et les manœuvres des autorités américaines, mais, si ces faits contribuent à expliquer les comportements communistes – et réciproquement –, il n’en reste pas moins que le Parti peut-être, son quotidien breton sûrement, n’ont pas su dépasser ce conflit dont certaines implications au moins étaient bien loin, très loin, des préoccupations et des intérêts de « la classe ouvrière » française et bretonne.
C’est sur ce point aussi que l’ouvrage présente une faiblesse importante. L’intérêt principal du cas d’Ouest-Matin me semble tenir moins dans son contenu national et international que dans le traitement de l’information régionale et locale. L’auteur indique bien en conclusion que la faiblesse de ce traitement a concouru, parmi bien d’autres causes, à l’échec final, mais n’étudie ni le fond ni la forme de ces rubriques locales. Elles occupent, certes, une place mineure dans Ouest-Matin, mais cette étude du rapport au local reste à faire. On en saisit pourtant le grand intérêt par quelques incises : l’évocation du rejet du CELIB fondé sur une analyse du lien avec l’obsédant impérialisme américain, ou bien une enquête sur les dockers de Saint-Nazaire en 1950 citant ce slogan contre « l’occupation américaine », D’ar Guer Amerlocs, strict équivalent de l’international US go home…
En somme, un livre indispensable mais pas définitif.
A.C.
Jacques Thouroude,
Ouest-Matin. Un quotidien breton dans la guerre froide (1948-1956), Apogée, 255 p., 20 euros


Le port de Nantes a 3 000 ans
À la demande des autorités portuaires, la romancière Catherine Decours avait rédigé, il y a dix ans, une histoire du port de Nantes. Elle remet aujourd’hui l’ouvrage sur le métier, livrant une bonne synthèse des connaissances sur la question, appuyée sur une bibliographie actualisée.
L’auteur insiste sur la période-charnière de la seconde moitié du 17e siècle : « En vingt ans, un port d’importance régionale devint un port de rang international voué au grand commerce transatlantique. » Juste constat même si on peut trouver un peu courtes les explications mises en avant : « À l’origine de la fortune du port de Nantes, on trouve trois choses […] : la chance […], la volonté tenace d’un seul homme, Colbert, et l’initiative des Nantais qui profitèrent des leçons de commerce longtemps accumulées. »
Mais c’est peut-être l’évocation de la période contemporaine qui apprendra le plus de choses au lecteur. L’activité portuaire s’est retirée de la ville, elle est devenue pour une bonne part invisible et l’on aurait tendance à oublier que la mondialisation, c’est d’abord des navires qui tournent autour du globe. Catherine Decours rappelle que Nantes/Saint-Nazaire est le quatrième port autonome de France, qu’il reste bien leader sur la façade atlantique, que son trafic en 2005 a crû de 6,1 % contre une moyenne nationale de 2,6 %. L’énergie représente à elle seule les trois quarts du tonnage, mais à Nantes même (10 % du trafic de l’estuaire) la croissance se poursuit au même rythme que dans l’ensemble du port.
Malheureusement, le propos de l’auteur n’est guère servi par la maquette : ah ! ces si laides lettrines ! Et une carte de la situation des installations portuaires dans l’estuaire manque cruellement en fin de volume.
T.G.
Catherine Decours,
Le Port de Nantes a 3 000 ans, Giotto, 114 p., 29 euros



Combats pour une Bretagne catholique et rurale
Même le granit se fissure et finit par tomber en poussière. Ce livre important, issu de la thèse de doctorat de David Bensoussan, enseignant à Rennes, analyse la dissolution progressive, pendant l’entre-deux-guerres, du bloc agraire en Bretagne. « Bloc agraire » : le concept vient du marxiste italien Antonio Gramsci, tellement cité en France dans les années 1970 et bien délaissé depuis alors que l’outillage conceptuel qu’il a légué permet de mieux comprendre la subtilité des articulations d’une société, le rôle qu’y jouent les croyances, la culture, la politique.
Le bloc agraire est cette société, cette contre-société catholique et rurale, soudée dans la défense de son identité, où « clercs, paysans et nobles s’opposent aux représentants du pouvoir central », à « l’État laïque et laïcisateur ». On verra au long de ce livre se distendre les liens entre les trois composantes de ce bloc. La Grande Guerre elle-même avait été un ferment de dissolution, venant, pour les survivants, « accentuer dans les mentalités l’action intégratrice entreprise principalement jusque-là par l’école. » Deuxième ébranlement : la condamnation de l’Action française par le pape. Voici l’aristocratie terrienne sommée de se rallier, elle aussi, à la République et les évêques bretons, monarchistes pour la plupart, pris à contre-pied par le Vatican. L’Ouest-Éclair, l’ancêtre d’Ouest-France, bénéficie du soutien de Rome. La démocratie chrétienne propose aux catholiques une autre manière de se comporter dans le champ politique sans renier pour autant leurs convictions religieuses. Troisième ébranlement : l’émergence de la paysannerie comme force politique autonome, tant vis-à-vis des nobles que des prêtres. Cette autonomie a pris un visage de gauche avec le mouvement des « cultivateurs-cultivants », d’extrême droite avec les Chemises vertes de Dorgères.
Si bien qu’à la fin des années trente, le champ politique breton ne se résume plus à l’antagonisme entre « blancs » et « bleus », issu de la Révolution, mais se calque progressivement sur le modèle français. Il faudra toutefois « le choc de la Seconde Guerre mondiale en imposant un brutal renouvellement des hommes et en mettant fin au rêve longtemps poursuivi d’une chrétienté retrouvée » pour imposer « la réconciliation du monde catholique breton avec une société moderne si longtemps réprouvée. »
Bien entendu, ce livre est infiniment plus nuancé que ne pourrait le faire croire ce rapide résumé. Ainsi, David Bensoussan insiste-t-il fréquemment sur la singularité de la Loire-Inférieure, comme le faisait le numéro 2 de Place publique, avec les articles de Jean Guiffan sur les chrétiens de gauche et de Gilles Luneau sur les Chambres d’agriculture. Il s’appuie sur les archives du marquis de La Ferronays qui présida le Conseil général dans les années trente (et fut le grand-oncle de Charles-Henri de Cossé-Brissac, président à son tour de l’assemblée départementale de 1976 à 1994), et montre que la noblesse a joué dans le département un rôle politique d’une ampleur et d’une durée sans égale. Les pages qu’il consacre à cette particularité justifient, à elles seules, la lecture de ce livre.

David Bensoussan,
Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres. Fayard. 658 p., 32 euros.


La Vendée et la Révolution
Nantais avant d’être élu à la chaire d’histoire de la Révolution à Paris I Sorbonne, Jean-Clément Martin est devenu au fil des ans le spécialiste incontesté de la (ou des, la question pourrait être posée) guerre(s) de Vendée. Un conflit dont il a su brillamment tirer l’écriture hors des ornières dans lesquelles traditions historiographiques et a priori partisans l’avait longtemps reléguée. Ce faisant, à force de labourer le même champ, et afin d’assurer la transmission du savoir académique auprès du plus grand nombre, on est parfois conduit à se répéter. Tel n’est pas le cas de l’ouvrage venant de paraître en poche et qui, dès les premières pages, s’avère particulièrement stimulant.
Neuf articles, présentés et/ou publiés entre 1996 et 2003, et jusque-là demeurés inédits pour les non spécialistes, y sont rassemblés. Nombre de recueils de ce genre manquent singulièrement d’unité. Nous avons ici, au contraire, affaire à un véritable livre. Très forte, la cohérence d’ensemble s’explique par la volonté de regrouper des textes tournant tous autour de la même question : comment penser la guerre de Vendée ? Pour ce faire, l’auteur n’hésite pas à questionner la terminologie et les catégories utilisées par l’historien ; appareillage idéologique dont on use souvent sans s’interroger, et sans se rendre compte qu’une recherche parfaitement sérieuse peut être ainsi insidieusement orientée dès l’origine. À cet égard il est véritablement passionnant de voir comment un fait peut devenir un « événement », ce que le concept de « guerre civile » peut véritablement signifier, et en quoi ces deux réflexions conduisent à modifier notre appréhension de la guerre de Vendée. À l’heure où une loi mémorielle relative au « génocide vendéen » fait son chemin, la lecture de deux autres articles (l’un consacré aux fameuses colonnes infernales du général Turreau, l’autre à la manière dont les thèses relatives au « génocide » se sont installées) vient naturellement s’imposer. Tout aussi fort est le texte s’attachant à la figure de l’ennemi sous la Révolution.
À la lecture des différents articles il apparaît que, pour Jean-Clément Martin, la Révolution ne peut aucunement être réduite ou assimilée à une sorte de matrice des totalitarismes du 20e siècle. D’une part, c’est évident, parce que l’on ne peut définir scientifiquement un objet en fonction des multiples mémoires et usages ultérieurs de ce même objet. D’autre part parce que la Révolution n’est pas une. François Furet parlait de ses « dérapages ». Jean-Clément Martin insiste sur le télescopage et les constantes reconfigurations entre des dominantes anthropologiques se retrouvant à diverses époques, des phénomènes hérités de l’Ancien Régime, le poids des événements, les spécificités locales et le jeu des acteurs. La violence révolutionnaire – à laquelle l’auteur a récemment consacré un autre ouvrage – gagne ainsi en historicité ce qu’elle perd en fantasmagorie. Arme utilisée par les uns et les autres, son explosion s’expliquerait dès lors plus par la faiblesse de l’État que par sa trop grande présence à l’époque révolutionnaire. Autant de remarques poussant à s’interroger sur ce qu’est véritablement l’espace du politique et sur ce qu’il en reste, une fois dissous par ces multiples entrecroisements plus ou moins aléatoires.
Plus classiquement, Jean-Clément Martin montre comment la « Vendée » espace indéterminé à l’époque des événements, est née, tout à la fois de la défaite et de l’emboîtement postérieur de multiples mémoires engagées. À propos de l’expression contre-révolution, on ne comprend pas toujours. L’auteur semble en effet la remettre en cause, tout en soulignant par ailleurs qu’elle serait une grande absente de l’histoire de la Révolution, et qu’il serait nécessaire de la réintégrer dans les calculs politiques des hommes de l’époque. Débordant le cadre vendéen, le dernier chapitre apparaît comme une sorte de conclusion. Intitulé « Histoire, mémoire et oubli », il a été présenté en 1996 et repris en 2000. Aussi date t-il un peu, du fait des nombreux débats postérieurs à son écriture. Enfin, au regard de l’ensemble, le sous-titre (« Accepter la mémoire pour écrire l’histoire ») pourra sembler un peu elliptique.
Ces quelques remarques n’enlèvent absolument rien au très grand intérêt de cet ouvrage, à mon sens essentiel. On y apprend autant sur la Vendée que sur la Révolution et sur l’écriture de l’histoire. Combiner ces trois approches constitue en soi un bel exercice, ici parfaitement réussi. Ajoutons, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, que cet ouvrage se lit très facilement. L’auteur prend son lecteur par la main, lui fait véritablement comprendre comment on écrit l’histoire, et lui donne à penser ; œuvre noble et bien utile.
Olivier Pétré-Grenouilleau
Jean-Clément Martin,
La Vendée et la Révolution, Paris, Perrin, Tempus, 286 p., 8,50 euros



L’estuaire et le port.
L’identité maritime de Nantes au xixe siècle

On a vu des thèses de doctorat donner lieu à des ouvrages plus volumineux. Assez rapide, celui-ci ne traduit qu’assez imparfaitement l’importance du travail effectué en amont par son auteur. Soutenue il y a dix ans à l’université de Nantes, la thèse consacrée par Anne Vézier-Vauthier au canal de la Martinière était en effet dense et solide. Et ce n’est pas un hasard si l’ouvrage qui en est issu est aujourd’hui publié dans la collection « Histoire » des P.U.R., le premier éditeur universitaire français. Mais entre une recherche érudite et un bon livre il y a parfois un écart. C’est ici un peu le cas.
À se référer constamment aux concepts ainsi qu’aux auteurs ayant nourri sa réflexion ou bien dont il peut être bon de se réclamer, Anne Vézier-Vauthier est conduite à une écriture parfois ampoulée dont l’accès n’est pas immédiatement aisé. Nombre de données intéressantes ont ainsi disparu, par rapport à la thèse de départ, au profit d’un ensemble voulu sans doute plus conceptuel, mais devenu moins clair et pas toujours maîtrisé. Au cœur même du sujet, la question de « l’identité maritime » nantaise n’est ainsi guère explicitée, discutée et mise en relief. De même on peut se demander si les jeux sociaux ne feraient que « découler » des transformations paysagères et des réalisations techniques, comme cela est indiqué en quatrième de couverture, en contradiction avec ce que l’on peut voir par ailleurs dans l’ouvrage. Le plan, très analytique, ne contribue pas à donner une vision globale des choses. L’ouvrage commence fort justement par la présentation des mutations portuaires et économiques contemporaines du projet de canal. Il se poursuit tout aussi logiquement avec la question de la manière dont les hommes du 18e et du 19e siècle ont abordé la navigation en basse Loire. Mais le lecteur est ensuite amené à s’intéresser à la mise en représentation du canal de la Martinière à travers la photographie et la peinture, alors que le processus décisionnel ayant présidé à sa mise en place n’a pas vraiment été détaillé, et que l’on a à peine eu le temps de voir comment ce vaste chantier avait été concrètement mené à bien. Les différents « acteurs » sont ensuite présentés, au détour de chapitres spécifiques (débats locaux ; ingénieurs des Ponts et Chaussées ; « élites et sociétés estuariennes » – en fait on voit bien les élites mais pas vraiment les « sociétés »). Puis flash back sur les ingénieurs (chap. VII), parfois plus étudiés pour eux-mêmes, en tant que corps ou élite, qu’afin de saisir leur action en matière d’aménagement local. On arrive ainsi à un fort sectionnement de la question sans pour autant éviter l’impression de redites. La conclusion (à peine deux pages assez théoriques) apporte peu.
On comprend en effet fort bien que le projet et la construction du canal renvoient à de multiples acteurs, enjeux et représentations. Mais ce que l’on aurait souhaité (et ce qui n’apparaît qu’en filigrane du dernier chapitre, surtout pp. 202-219) c’est comprendre comment tout cela s’est agencé. Au final, le passage, tout à fait possible, souhaitable et légitime, entre une thèse consacrée au canal et un livre un peu théorique sur l’estuaire ne s’avère pas évident ; plus du fait de choix malencontreux qu’en raison d’un travail qui serait critiquable et qu’il importe, tout au contraire, de saluer. L’estuaire et le port constitue désormais un ouvrage de référence, le seul véritablement érudit sur la question du canal latéral à la Loire. On y trouvera nombre d’informations – ainsi que des documents iconographiques – tout à fait utiles.
Olivier Pétré-Grenouilleau
Anne Vauthier-Vézier,
L’estuaire et le port. L’identité maritime de Nantes au xixe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 236 p., 18 euros.


Nantais venus d’ailleurs
Le premier numéro de Place publique avait donné à lire des bonnes feuilles de cet ouvrage. Et le deuxième comportait un article d’Alain Croix qui en résumait les grandes lignes : depuis, au moins un demi millénaire, Nantes s’est continûment enrichie d’apports étrangers extrêmement diversifiés sans lesquels la ville ne serait pas ce qu’elle est. Aussi ne s’appesantira-t-on pas sur ce livre autant qu’il le mériterait.
Trois points (au moins) méritent pourtant d’être soulignés. Le premier est la nouveauté de ce livre. Une historiographie paresseuse se contentait depuis longtemps de répéter quelques lieux communs sur les apports étrangers, se bornant le plus souvent aux 16e et 17e siècles, se contentant d’évoquer les Espagnols, les Hollandais, les Portugais et les Irlandais. Ce livre est consacré pour moitié à la période contemporaine. De leur formidable plongée dans les archives, les auteurs ont rapporté une foule de données inconnues ou inexploitées sur les immigrés d’Europe du sud, la présence américaine à partir de 1917, le réseau fasciste des Italiens de Nantes dans les années 1930, le rôle des Républicains espagnols dans la Résistance ou bien l’émergence d’une immigration chinoise. À chaque page, on fait des découvertes, y compris grâce à la riche iconographie, souvent inédite.
Deuxième élément saillant : le cadre conceptuel de l’ouvrage. La notion d’« étranger » ne va pas de soi. Elle diffère selon les sociétés, les époques, les législations. Elle n’est pas seulement affaire de passeport. « C’est le regard des autres qui fait l’étranger », assurent les auteurs. Dès lors ont été vécus comme étrangers les juifs, les protestants, les Bas-Bretons qui ne parlaient pas le français… Cette conception extensive de l’étranger va d’ailleurs de pair avec une vision large du Nantais : les étrangers sont des « Nantais venus d’ailleurs », comme le rappelle le titre du livre. La question de l’intégration, des canaux et des obstacles de l’intégration, du comment devient-on nantais ? fait très justement l’objet du dernier chapitre, enrichi d’une enquête d’opinion dont nous avions donné les résultats dans le premier numéro de Place publique.
Troisième caractéristique remarquable : l’ambition civique de ce travail. Ce n’est pas seulement pour assouvir une légitime curiosité scientifique qu’a été rédigé ce livre, mais bien parce que le passé « peut aider à construire l’avenir », parce que « lutter contre les discriminations de tous ordres se fait […] en œuvrant à la construction d’une histoire partagée », parce que « la part des historiens n’est pas négligeable dans la construction de l’image de l’Autre. » Que ce livre soit issu d’un atelier d’histoire organisé par l’association Nantes-Histoire, qu’il ait été rédigé par pas moins de trente auteurs, qui ne sont pas tous des professionnels, correspond bien à son objectif politique, au sens le plus large du mot. Et l’on se dit que cette ville a bien de la chance de posséder une association pareille. Sans rien sacrifier à la rigueur scientifique, elle a profondément renouvelé le regard que la ville portait sur elle-même, elle a su construire et partager le savoir au-delà du cercle des seuls spécialistes.
Thierry Guidet
Coordination et direction scientifique : Alain Croix, Nantais venus d’ailleurs. Histoire des étrangers à Nantes des origines à nos jours. Presses universitaires de Rennes / Association Nantes Histoire, 431 p., 45 €


Paysan citoyen
L’autobiographie d’Henri Baron est un document qui vient s’ajouter aux nombreux travaux et biographies portant sur cette pépinière de responsables agricoles que fut la Loire-Atlantique au lendemain de la dernière guerre. Après les témoignages de Bernard Lambert, Médard Lebot, les portraits de syndicalistes agricoles du département brossés par René Bourrigaud, les travaux du centre d’histoire du travail et le récent ouvrage de l’historien Jean-Philippe Martin, Henri Baron nous raconte une vie, sa vie.
Président de la Chambre d’agriculture de la Loire-Atlantique de 1976 à 1992, il a été l’un de ceux qui ont été à l’origine de la singularité des orientations du syndicalisme agricole du département. Rappelons, pour mémoire, que depuis 1972 la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) a rompu avec les orientations de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et que la Chambre d’agriculture était la seule en métropole aux mains de la Confédération paysanne. C’est dire l’importance du témoignage d’Henri Baron pour expliquer cette aventure singulière.
Issu d’une famille modeste aux confins du Maine-et-Loire et de la Loire-Atlantique, Henri Baron, né en 1932, est ballotté d’école en école en fonction des déménagements de ses parents. Il rend hommage, chemin faisant, à ses instituteurs de l’école publique dont on sait le rôle qu’ils ont pu jouer sur la destinée d’enfants du peuple dans ces campagnes, alors même qu’ils étaient souvent mal acceptés par la majorité de la population. Il quitte l’école à 13 ans et devient aide familial à Soulvache. Sa vie de paysan et de citoyen commence.
Ce témoignage, écrit d’une plume alerte, vaut pour plusieurs raisons. C’est d’abord un tableau de ce qu’étaient les travaux agricoles dans les années cinquante, avant la motorisation et le remembrement, dans une petite exploitation familiale aux parcelles émiettées aux quatre coins du finage. Ensuite, c’est une réussite d’homme dans la mouvance de la jeunesse agricole chrétienne (la JAC), véritable terreau et université des champs pour toute une génération de jeunes ruraux. L’accès aux responsabilités syndicales se fait à partir de 1958 au travers de luttes qui sont l’occasion de prises de conscience successives et de solidarités vécues. Tout naturellement, avec la complicité et l’exemple de plus anciens, dont Bernard Lambert et Bernard Thareau, les engagements syndicaux deviennent plus importants, ce qui n’empêchera pas Henri Baron de conserver, toute sa vie active durant, le contact journalier avec les travaux sur l’exploitation. Puis ce sera l’engagement politique lors des élections législatives de 1981 dans la circonscription de Châteaubriant, et une défaite honorable vu le contexte local. Action citoyenne qui se poursuivra au Conseil régional et au Conseil économique et social régional. De la mairie de Fercé à l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, du secrétariat de la FDSEA à la présidence de la Chambre d’agriculture, Henri Baron a multiplié les responsabilités à différentes échelles, s’impliquant toujours en privilégiant le travail d’équipe, et en conservant le contact avec le milieu et les militants. Ce refus de la notabilisation est exceptionnel et mérite d’être rappelé.
L’auteur retrace ainsi plus d’un demi-siècle d’une vie consacrée au syndicalisme agricole. Servi par une excellente mémoire, il éclaire l’histoire des événements agricoles du département et fait comprendre la nature des affrontements. Par tous les aspects de son parcours de paysan et de citoyen, Henri Baron est représentatif de cette génération de syndicalistes agricoles du département qui a vu éclore tant de responsables soucieux de solidarités vécues. Il en a été le fer de lance, sa légendaire modestie dût-elle en souffrir.
Il resterait à mesurer ce que la politique agricole, conduite au sein de la Chambre d’agriculture du département, a eu de différent vis-à-vis des départements voisins, en particulier la Vendée et l’Ille-et-Vilaine, dont les responsables sont restés fidèles à la ligne de la FNSEA, et quelles en ont été les conséquences sur le tissu agraire, les systèmes de production et le nombre, la répartition et les types d’exploitation. Mais ce n’était pas le propos de l’auteur.
Au total, un ouvrage à lire pour tous ceux qui veulent mieux comprendre les raisons de l’originalité de la Loire-Atlantique dans les combats agricoles depuis les années cinquante du siècle dernier.
Jean Renard
Henri Baron,
Paysan citoyen, éditions Siloë, 303 p. 20 €



Un évêque dans la guerre
Du 14 juin 1940 au 7 mai 1945, l’évêque de Nantes Mgr Villepelet a consigné des notes sur trois carnets. Ce sont ces récits privés que Mgr Soubrier, l’actuel évêque de Nantes, a décidé de faire publier, soixante-deux ans après leur rédaction, « en fidélité à sa mémoire ». Alors que leur finalité initiale reste inconnue, la publication de ces notes, qui sont accompagnées d’un avant-propos et d’un appareil critique de Marcel Launay, professeur émérite d’histoire contemporaine, prend l’allure d’un plaidoyer rétrospectif. L’historien, qui n’est ni un avocat ni un procureur, est donc confronté devant ce livre à une double exigence : d’une part, la critique d’un nouveau document ; d’autre part, la discussion des interprétations proposées par le commentateur du texte.
Mgr Villepelet consigne ses observations succintes sans régularité journalière. Elles n’ont donc pas l’ampleur du journal tenu par l’interprète Edmond Duméril, attaché au cabinet du préfet de Loire-Inférieure, ou l’exhaustivité chronologique des éphémérides de Fernand Soil, secrétaire général de la mairie de Nantes. Dans ces carnets sont inclus des extraits de la Semaine religieuse du diocèse de Nantes, l’organe de presse officiel de l’évêché ; certains portent les, rares, traces des coupures imposées par la censure allemande. Au plan des faits, ces écrits n’apportent aucune connaissance nouvelle ; ils témoignent essentiellement du point de vue et des centres d’intérêt d’un acteur important de la vie publique. Mgr Villepelet a pour premier objectif d’assurer la pérennité de la vie religieuse de son diocèse malgré les circonstances. Ainsi dès août 1940, il n’a de cesse de prendre des contacts pour éviter que des cérémonies protestantes soient célébrées dans les églises de Nantes, notamment à la cathédrale. La seconde occurrence dans les carnets est la déploration de la violence de guerre, mesurée à l’aune des bombardements anglo-américains. La violence de l’occupant n’est pas relevée, hormis lors de l’épisode des 50 otages. Mgr Villepelet rappelle à cette occasion son action : à l’initiative du préfet et du maire de Nantes, il sollicite l’intervention de l’archevêque Mgr Suhard auprès de Berlin pour prévenir une seconde série d’exécutions d’otages. Contrairement à la rumeur encore relayée en 1982 par un de ses successeurs à la tête du diocèse de Nantes, (Semaine religieuse du diocèse de Nantes, 28 janvier 1982), Mgr Villepelet ne s’était pas proposé pour suppléer les otages.
Les carnets illustrent, à maintes reprises, la ligne fixée le 28 août 1940 par les cardinaux et archevêques de France et que Mgr Villepelet dicte à son clergé en octobre 1940 : « 1. Pratique du loyalisme envers le pouvoir légitime incarné par le maréchal Pétain. 2. Esprit d’ordre et de discipline envers les autorités occupantes. 3. Grande discrétion dans les écrits et paroles, sermons, bulletins paroissiaux » (p. 54). Ce programme, qu’il tient jusqu’à la Libération, implique la défiance à l’égard de la Résistance. Le 21 octobre 1941, il dénonce le « meurtre » de Karl Hotz, par des « assassins », le 14 septembre 1942, l’exécution du juge Le Bras par des « terroristes armés », plus tard celle de Philippe Henriot « lâchement assassiné à Paris ». Il condamne les pratiques du temps de la Libération et l’épuration et écrit, le 20 novembre 1944, que « le régime actuel, en fait de vexations, de torture, de mauvais traitements, ne diffère guère du précédent. »
« Quand un chef commande…»
La critique des carnets de l’évêque aurait dû imposer la confrontation avec ses écrits publics car c’est cette écriture publique qui fait de Mgr Villepelet un « faiseur d’opinion » et c’est à ce titre qu’il intéresse l’histoire. Ainsi la lettre de carême, sursum corda, publiée le 1er mars 1941, est tirée à 20 000 exemplaires ! Elle est un appel à adhérer aux valeurs de la Révolution nationale prônée par le régime de Vichy : « Quand un chef commande, le devoir des subordonnés est d’obéir […]. Or le chef respecté a indiqué en trois mots le programme : Travail, Famille, Patrie. » La tonalité générale des carnets est globalement conforme à celle de la Semaine religieuse.
Dans l’avant-propos du livre, Marcel Launay suggère des explications à l’attitude épiscopale. Joseph Villepelet aurait eu, notamment à propos de la Résistance, une position qui reflète « celle de la majorité des catholiques dans le contexte d’une occupation de plus en plus contraignante ». Cette lecture, recevable pour le début de l’occupation, résiste mal aux recherches menées sur l’évolution de l’opinion publique, à travers notamment les rapports des préfets dont Pierre Laborie a montré les conditions d’utilisation. Mgr Villepelet note d’ailleurs lui-même cette évolution en écrivant dès juin 1941 que « l’état d’esprit des Français est excité par la radio anglaise ». Il en pointe les étapes en relevant les effets sur l’opinion de la relève puis du STO. La fidélité indéfectible de l’évêque à Vichy semble donc devoir creuser l’écart entre le pasteur et les fidèles.
La seconde explication avancée par Marcel Launay est celle du souci prioritaire de protéger son Église : « Celui-ci, avec une sensibilité politique que l’on peut discuter, encore qu’il ait été discret à ce sujet, se contentant le plus souvent de suivre les positions de ses confrères dans l’épiscopat, a su défendre les intérêts de l’Église locale » (p. 19). À une autre échelle, on retrouve dans cet argumentaire la théorie du « bouclier » élaborée après la Libération pour justifier l’action du maréchal Pétain. La multiplication des travaux historiques sur les grandes institutions sous Vichy a mis à mal cette thèse. Ces recherches ont montré que les frontières entre passivité, soumission et collaboration pouvaient se brouiller souvent, malgré l’intention des acteurs ; le collaborationisme étant lui d’une autre nature et hors de propos ici.
Le souci de défendre son Église a-t-il imposé des silences à Mgr Villepelet ? La question de l’antisémitisme est centrale dans l’approche de cette période. Une seule mention dans les carnets atteste la connaissance précoce par l’évêque des risques encourus par les juifs. Le 18 juin 1940, il émet l’hypothèse que la mise à l’écart du préfet Leroy pourrait être liée à son épouse, de « religion israélite ». Ensuite, plus rien dans les carnets privés. Par contre, la Semaine religieuse du diocèse de Nantes publie, à quatre reprises entre 1942 et 1944, des avis de l’évêché interdisant aux curés de délivrer eux-mêmes des certificats de catholicité. Le 4 mars 1944, il est ainsi rappelé que « ces prescriptions s’appliquent à tous actes religieux demandés également pour ces dossiers prouvant les origines aryennes ». Le 23 septembre 1944, la Semaine religieuse publie un avis qui semble clore un cycle : « Il n’y a plus à tenir compte de l’obligation imposée depuis 1942 aux paroisses de ne plus délivrer les actes de baptême antérieurs à 1900. »
Une lecture historienne des carnets d’Un évêque dans la guerre ne peut avoir pour objectif de valider ou d’informer une mémoire. Le rôle d’un acteur important, un plan local, de ces années de chagrin et de pitié ne peut être compris qu’en l’inscrivant dans le temps plus long de l’expérience et de l’héritage. De ce point de vue, le chantier reste largement ouvert.
Didier Guyvarc’h
Marcel Launay,
Un évêque dans la guerre. Les carnets de Mgr Villepelet, évêque de Nantes (1940-1945), Opéra Éditions, 2006, 225 p., 20 €.



Douze regards sur l’histoire de Nantes
Le compte rendu critique des premières publications du nouveau Musée du Château des ducs de Bretagne peut-il être crédible s’il est rédigé par un historien étroitement associé, depuis sept ans, à l’équipe des conservateurs de ce Musée, par le biais de leur Conseil scientifique ? Le compte rendu critique de deux livres et d’une plaquette signés par le directeur de Place publique peut-il être crédible s’il est publié dans cette revue, et rédigé, qui plus est, par un historien qui adhère au projet éditorial et culturel de Thierry Guidet ? Ajoutons pour faire bonne mesure que je connais personnellement tous les auteurs concernés (à une exception près), que je les estime, et plus parfois.
La présente note me semble donc un bon exercice de liberté critique, qu’il appartiendra au lecteur de juger avec une particulière attention, voire une particulière sévérité.
D’autant que les compliments vont fleurir, dans un premier temps au moins. Même si cela ne change rien pour le lecteur, on ne peut que saluer la capacité du nouveau Musée à sortir ainsi douze titres dès le jour de son inauguration (le douzième quelques jours après, pour être honnête). Bien plus important, voilà qu’une institution municipale affiche une « politique du livre » qui fait tant défaut à la Ville : au-delà des parfois remarquables publications de la Bibliothèque municipale, au coup par coup, nous avons ici une vision. Il s’agit en effet de petits livrets portant sur des points précis de l’histoire de Nantes, et vendus à un prix très modique (3 euros sauf exception), et d’autre part de livres conséquents d’une centaine de pages, vendus une quinzaine d’euros : ce choix me semble juste, et distingue le musée de Nantes qui, émergeant à cet égard aussi de tous les autres musées bretons, entre dans la cour des grands.
Le Musée a choisi, aussi, de s’adresser à des auteurs de qualité, et les résultats sont le plus souvent au rendez-vous : les mises au point de Daniel Sicard sur la construction navale (nantaise et nazairienne), de Guy Saupin sur l’édit de Nantes et sur le château lui-même, de Jean Bourgeon sur les Cinquante otages, de Dominique Le Page sur Anne de Bretagne, notamment, sont tout simplement parfaites et, malgré leur brièveté, entreront dans la bibliothèque de tout amateur désireux d’avoir sous la main un aide-mémoire commode. Et l’on verra que ce ne sont pas les seules grandes réussites…
Ce n’est pas tout. Même si, bien entendu, il y a là affaire de goût, j’ai beaucoup aimé les maquettes de ces ouvrages, et plus encore qu’il y ait une « ligne » de maquette. Ce n’est pas simple question de forme : dans les trois véritables livres ainsi, la maquette permet une lecture en trois temps, l’énoncé d’une idée, un « chapeau » résumant le développement, et enfin le texte proprement dit, accompagné d’une illustration de qualité (on pardonnera, presque, la photo floue publiée page 60 du livre sur le château…). De même les couvertures des plaquettes sont-elles, à l’évidence, une grande réussite, et ce n’est pas un détail : ces petites publications visent en effet prioritairement un public qui n’est pas forcément grand lecteur, et la séduction est donc une arme légitime et nécessaire. J’irai jusqu’à adhérer à une conception de ces livres qui les présente comme certains livres pour enfants, sous la forme de dépliants.
Nous avons donc, sans même être allés encore au bout de nos plaisirs, un ensemble d’une indiscutable qualité, séduisant aussi, imposant déjà, comme un magnifique vaisseau voguant toutes voiles dehors sur l’océan de l’histoire.
Le Hollandais volant
Et c’est là qu’arrive notre Hollandais volant, magnifique vaisseau lui aussi, dont un des plus célèbres mythes maritimes raconte qu’il errait sur les océans sans équipage ni capitaine… À cette nouvelle maison d’édition que devient le Musée du château, il manque en effet le rouage essentiel : un éditeur, une éditrice, et les conséquences de cette lacune sont notables.
Ces publications révèlent en effet un déséquilibre énorme entre l’éditeur, ici absent, et les maquettistes, qui ont à l’évidence été laissés totalement libres. Cela a permis l’élégance déjà relevée, qu’un éditeur aurait d’ailleurs encouragée, mais cela a entraîné aussi de bien regrettables excès. Passons – encore que… – sur le choix de renvoyer en fin de plaquette les légendes des illustrations (Édit de Nantes, Cinquante otages, Traite négrière, avec oubli d’une légende dans ce dernier cas), dans une formule qu’aucun éditeur n’ose plus utiliser depuis quelques décennies : la contradiction me semble flagrante entre le juste objectif de rendre le savoir très accessible, et la recherche ainsi imposée d’autant plus inutilement que les six autres plaquettes comportent des légendes sous les illustrations.
Plus grave, le parti a été adopté d’imprimer sur un papier fort, proche d’un carton léger, ce qui entraîne de gros problèmes de lisibilité pour les illustrations autres que celles « au trait » (gravures, dessins…). On ne peut s’empêcher de penser que, dans certains cas au moins, l’illustration est traitée comme une tache de couleur : comment expliquer sinon qu’une photographie aérienne des comblements de la Loire, que je sais magnifique, soit publiée, très exactement, dans un format de timbre-poste, et que son grisé soit tel qu’elle est parfaitement inutilisable ? De tels exemples sont nombreux. L’irrespect, en matière d’iconographie, est devenu choquant à notre époque, puisque nous disposons de tous les outils nécessaires. Et l’abus du sépia, outre qu’il ne facilite vraiment pas la lecture des images, me choque vraiment quand il aboutit à traiter comme la photographie de mariage de nos grands-parents ce qui est tout simplement la plus ancienne et la plus délicatement fine des représentations de Nantes.
Dans un cas au moins, j’avoue même avoir été indigné. L’histoire des cinquante otages est traitée en commedia del arte, avec la représentation des principaux acteurs en couverture, le portrait du lieutenant-colonel Hotz se trouvant ainsi mêlé à celui de quatre otages. Le graphisme, si élégant soit-il, doit respecter le fond. Cela ne me gêne pas que la ligne graphique des publications soit l’œuvre d’une « agence de communication spécialisée dans la communication des territoires et des acteurs publics », à condition qu’un éditeur marque clairement les bornes.
Cette absence d’éditeur se manifeste aussi dans le contenu de certains ouvrages. Une liberté totale, à l’évidence, a été laissée aux auteurs, ce qui ne me semble jamais une bonne politique : un auteur, même le meilleur, gagne à une relecture critique, à des suggestions de l’éditeur. Cela se vérifie, à la marge, dans la plaquette très sensible et passionnante consacrée au quai de la Fosse, enrichie notamment de quelques remarquables œuvres de Jules Grandjouan, mais qui se termine si brutalement qu’on en vient à se demander si le texte n’a pas été coupé pour des raisons de mise en page. C’est beaucoup plus sensible, et bien regrettable, quand on compare les plaquettes consacrées à Anne de Bretagne, aux Cinquante otages et à la Traite négrière : autant les deux premières abordent aussi la question de la mémoire jusqu’à nos jours, autant la dernière, par ailleurs très solide, se clôt en 1830, au moment du (quasi) renoncement nantais à la traite illégale, faisant ainsi totalement l’impasse sur les essentielles questions de la mémoire nantaise que l’on sait si sensible en ce domaine. Il est désolant qu’une plaquette appelée à une aussi large diffusion, en direction d’un public dont ce sera parfois la seule lecture sur le sujet, ne livre pas quelques éléments de réflexion sur les raisons du malaise, sur la manière dont il a été récemment (presque) maîtrisé, et même sur un tournant aussi important que celui des Anneaux de la mémoire.
Cette absence d’éditeur laisse d’aussi vifs regrets quand, à l’évidence, son rôle aurait été décisif pour permettre à des auteurs de donner toute leur mesure. Nantes. Une histoire au fil de l’eau nous livre ainsi en 96 pages une histoire de Nantes autour du fil conducteur de la Loire, et avec l’acceptable parti pris d’insister sur la période récente. Le livre est plein d’idées – l’introduction est un régal, à cet égard –, les formules parfois fortes et justes (le pont transbordeur, « arc de triomphe du port colonial », la plume sensible (une bien belle page par exemple sur le quai de la Fosse, « quai des fantasmes »…), l’illustration de qualité. Mais il manque au livre une cohérence, dans sa dernière partie au moins, ou sur la question du lien de Nantes avec ses campagnes, l’introduction ne tenant pas vraiment le même discours que le texte proprement dit. Il manque sans doute un regard critique antérieur à la publication, qui aurait évité de souligner qu’en 1955 « la manifestation est une affaire d’hommes ! » alors que ce grand conflit social se caractérise justement par l’intervention des femmes d’ouvriers manifestant dans la rue leur soutien ; qui aurait certainement nuancé un titre aussi volontariste que « Nantes et Saint-Nazaire, main dans la main »… ; qui n’aurait pas laissé situer « la naissance d’un port industriel » après 1830, alors que la ville est déjà une grande cité industrielle au 18e siècle ; et qui n’aurait pas laissé dire que le tableau figurant les noyades de 1794 sur ordre de Carrier les « évoque » alors que, totalement faux dans tous ses détails, il évoque simplement les fantasmes de son auteur anonyme annonçant ceux de l’historiographie nantaise du 19e siècle.
Quinze années de chantier
Il serait cependant injuste, réellement injuste, d’en rester à cette impression en partie négative car la liberté a aussi du bon… Le Musée publie en effet un de ces livres courageux – la formule annonce rarement un succès commercial, mais j’espère me tromper –, au titre un peu trompeur dans sa banalité, Château des ducs de Bretagne. Musée d’histoire de Nantes, qui est tout simplement la vraie et rare histoire des quinze années de chantier et de préparation du musée. Les objectifs, les choix opérés à mesure dans tous les domaines, les ambitions et les (rares) renoncements y sont exposés loyalement, avec la simple et compréhensible réserve sur les affrontements parfois vifs entre les si nombreuses parties prenantes. Au public qui, légitimement, s’interroge sur la manière dont se construit un musée, ou sur l’emploi d’un budget important, ce livre essentiel apporte une réponse qui me semble citoyenne, élégante dans sa forme, respectueuse dans son esprit jusqu’à répertorier en annexe l’ensemble des parties prenantes, entreprises comprises.
Les Dix promenades dans l’histoire de Nantes sont une autre grande réussite, si l’on veut bien passer sur le détestable abus du sépia, marque de fabrique des maquettistes. Ce sont, autour de dix thèmes, autant de propositions de belles et ambulatoires matinées nantaises, justes dans leur contenu historique, sensibles dans leur ton, et pleines de vraies découvertes. De réflexion aussi : « La Révolution a duré deux cents ans » indique ainsi clairement que le propos associe l’histoire à la mémoire, association délicatement traitée dans la promenade consacrée à « passé industriel, mémoire ouvrière »… Il est même possible – encore que ce serait bien dommage – d’en faire de simples promenades en chambre, tant le livre est formellement séduisant, nos maquettistes n’ayant pas, on l’a bien compris, que des défauts ! Le Musée du château s’offre là le livre d’un écrivain que je n’aurai pas l’outrecuidance de comparer à celui de La Forme d’une ville, mais qui en tout cas, les années ayant inexorablement passé, nous propose de la ville une vision plus juste que cette référence quasiment sacrée.
Et puis j’ai adoré la plaquette sur le surréalisme, qui évite le mythe de la « ville surréaliste » et apporte une superbe mise au point qui nous laisse choisir entre agacement et fascination. J’ai adoré son lien avec le présent, les Allumées, Royal de luxe et les « machines ». C’est rappeler opportunément que, si le rôle d’un éditeur doit être d’encadrer et de conseiller, il est aussi de laisser ouverts de tels chemins de liberté…
ALAIN CROIX

Thierry Guidet,
Dix promenades dans l’histoire de Nantes, 136 p., 15 €.
Château des ducs de Bretagne. Musée d’histoire de Nantes [collectif], 107 p., 15 €.
Thierry Guidet, Jean Renard,
Nantes. Une histoire au fil de l’eau, 95 p., 12 €.
Jean-Louis Bodinier,
Le quai de la Fosse : ombres et lumières, 14 p., 3€.
Jean Bourgeon, 22 octobre 1941.
Les 50 otages, 14 p., 3 €.
Didier Fleury,
Nantes. Le comblement de la Loire et de l’Erdre (1926-1946), 14 p., 3 €.
Thierry Guidet,
Nantes et le surréalisme, 22 p., 5 €.
Dominique Le Page,
Anne de Bretagne. Histoire d’une vie, 14 p., 3 €.
Olivier Pétré-Grenouilleau,
Nantes et la traite négrière, 14 p., 3 €.
Guy Saupin,
Le château des ducs de Bretagne, 22 p., 5 €.
Guy Saupin,
L’édit de Nantes, 14 p., 3 €.
Daniel Sicard,
La construction navale à Nantes et à Saint-Nazaire, 14 p., 3 €.


Steamers de Loire. Chantiers et constructeurs
En 1820, Nantes voit passer pour la première fois un navire à vapeur, le Triton, et le premier exemplaire nantais est lancé en 1822. Voilà bien une information en apparence banale, érudite, enfin, pour spécialistes.
Le miracle de ce livre admirable est de nous livrer, sur un thème presque totalement inexploré, une histoire passionnante, à la hauteur de l’extraordinaire engouement des Nantais d’alors, et de la féroce concurrence que suscite ce nouvel engin pour le transport des marchandises et surtout des voyageurs sur la Loire, jusqu’à Angers évidemment puis, grâce à la mise au point d’une nouvelle machine à vapeur à basse pression, bien plus légère, de bateaux capables de remonter jusqu’à Orléans.
Derrière cela, il y a des hommes : ceux des chantiers navals, comme celui de Louis Guibert. Et ces formidables bricoleurs de génie qu’ont été les constructeurs mécaniciens comme François-René Lotz et surtout Vincent Gâche, qui fait breveter en 1836 ses « inexplosibles ». Tellement en avance sur son temps, ce Gâche, qu’il vend ses bateaux en Allemagne et jusqu’en Pologne. En 1844, il se lance dans la fabrication de grosses machines à vapeur, pour des bâtiments de la Marine nationale notamment. La gloire, et la chute : en 1865, il fait faillite, sans que l’auteur – il le reconnaît loyalement – ait pu établir dans quelles conditions. Et il meurt pauvre et oublié en 1884…
Il y a de l’économie, qui se lit comme un roman : la fortune des mines de Montrelais, qui trouvent un nouveau marché en livrant lors de leur passage ces dévoreurs de charbon. De la vie quotidienne, avec ces départs quotidiens de Nantes vers Orléans jusqu’en 1845. De l’oubli, total ou presque, même si un dernier bateau à aubes sort de chez Dubigeon en 1887 pour desservir la ligne de Nantes à Saint-Nazaire. Entre temps – 1851 – est arrivé le train qui, brutalement, met un terme au transport des voyageurs…
L’auteur émet timidement le vœu que « les bateaux à vapeur à roues à aubes de la Loire retrouvent une place et un sens dans notre mémoire collective » : rassurons-le, c’est parfaitement fait. Et je défie quiconque, même le plus rebelle à toute forme d’histoire, de rester insensible à quelques extraordinaires, oui, extraordinaires illustrations. De ne pas aimer et surtout sourire au texte de Stendhal racontant son expérience en 1837. Et de ne pas craquer à la description du bateau zoolique qui… Ah non ! pour savoir, il faudra prendre en mains ce trésor, cette réussite totale qui est sans doute un des tout meilleurs livres publiés à Nantes ces dernières années.
Alain Croix
Yves Rochcongar,
Steamers de Loire. Chantiers et constructeurs, MeMo, 2007, 108 p., 17 e.


Basse-Loire, une histoire industrielle
Le lecteur aurait bien tort de se laisser arrêter par les négligences de style (encore que…), ou par de menues erreurs dans les allusions au 18e siècle : ce petit livre, inscrit dans cette collection de bijoux que sont les Carnets d’usines de MeMo, remplit en effet une œuvre de salubrité publique en contribuant de manière positive à la découverte de l’histoire des 19e et 20e siècles nantais, encore trop réduite à quelques coups de projecteur isolés.
À la différence des monographies de la collection, l’objet est ici une synthèse de l’activité industrielle de la Basse-Loire. Elle ne peut donc être détaillée ni exhaustive, mais elle apporte déjà beaucoup, et elle se distingue par la volonté d’aborder l’ensemble à la fois thématique et chronologique de la question, y compris dans ses aspects patrimoniaux, même si le traitement me semble parfois bien théorique sur ce point précis. On y trouve donc, évidemment, l’histoire de la naissance de la manufacture d’Indret et le catalogue des industries nantaises du 19e siècle – c’est une mine d’informations –, mais aussi celle des zones industrielles contemporaines. On y trouve les patrons, mais aussi les ouvriers. On y parle économie et technique, mais aussi salaires et conditions de logement. Et les auteurs apportent aussi, ça et là, des analyses de grands phénomènes urbains : l’enchaînement entre la prépondérance du négoce sur l’industrie et le dragage de la Loire était connu, mais il me semble nouveau d’établir le lien entre ce dragage et l’obligation de combler les bras du centre ville de Nantes dans l’entre-deux-guerres, ce qui fait de ce bouleversement du centre de la ville la conséquence directe de choix économiques, et non pas de simple aménagement urbain. La thèse ne manquera pas d’être discutée, mais elle contraint à réfléchir. Ajoutons que, comme toujours, le volume bénéficie d’une très belle illustration et d’une maquette soignée.
À ce bel et utile ouvrage ne manque en définitive qu’un peu d’audace : l’introduction et la conclusion sont creuses, et on aurait aimé que ces auteurs compétents ne se contentent pas de nous répéter que tel historien exonère les acteurs qui ont pensé le développement de Nantes dans les années 1950 et 1960, mais nous disent ce que eux en pensent ; ne se contentent pas de clore leur dernier chapitre en nous répétant les « objectifs proclamés » de l’opération « Île de Nantes », mais nous disent ce que eux en pensent. À moins évidemment de tirer de ces silences des conclusions qui, malheureusement, ne peuvent relever que de la supposition…
A. C.
Marie-Paule Halgand et Yves Guillaume,
Basse-Loire. Une histoire industrielle, MeMo, 2007, 128 p., 19 e.

Le château des ducs, Nantes et la Bretagne
Le prolifique Musée d’histoire de Nantes nous propose deux nouveaux ouvrages, dont le plus important n’est pas celui qu’on pense.
Le premier est tout simplement, derrière un titre ambitieux, une histoire du Château des ducs qui, disons-le d’entrée, est indispensable à toute bonne bibliothèque nantaise. C’est une histoire événementielle solide, dont ce n’est pas faire injure aux auteurs que d’ajouter : sans éclat. La tâche est très correctement effectuée pour la période évidemment la mieux connue, du Moyen Âge à la Révolution, et n’appelle à mon sens aucun reproche.
Pourquoi alors, au-delà de l’estime pour le travail bien fait, cet enthousiasme mitigé ? D’abord, parce que je regrette l’absence du regard des étrangers à la ville : si nous percevons assez bien celui des Nantais d’autrefois sur leur château, il manque celui des voyageurs, qui ont beaucoup écrit sur le château (« sur le rebord d’une ravissante fenêtre carrée, un pantalon rouge, étalé tout ouvert, laissait tomber ses deux jambes le long du mur, et déployait avec une impudence bête son grand pont à doublure grise », Par les champs et par les grèves), celui des artistes aussi. Comment se priver de l’extraordinaire mise en scène de Turner qui nous dit, mieux que personne, comment le château « pacifié » n’est plus vers 1828 qu’un cadre pour les plaisirs de la promenade mondaine sur le cours Saint-Pierre ? Ce n’est bien sûr qu’un exemple parmi bien d’autres, mais le regret est sensible, car cette touche aurait donné au livre le souffle qui lui manque.
Et puis quand même… Comment peut-on évoquer « la célébration de l’identité bretonne au 19e siècle », anachronisme sensible pour une ville qui, à l’unique exception près d’une « cavalcade historique » en 1861, ne redécouvre une Bretagne folklorisée qu’au début du 20e siècle, et une identité bretonne qu’entre les deux guerres ? Or c’est la seule page consacrée au 19e siècle… Ô Turner, ô Flaubert, comme vous nous manquez ! Autant le factuel pouvait suffire pour la période antérieure, faute de sources, autant, désormais, il nous laisse un peu sur notre faim.
Ce que ne fait pas le tout petit livre d’un des deux mêmes auteurs, consacré à l’union de la Bretagne à la France. Mais quelle mouche a donc piqué l’éditeur ? Nous avions une collection globalement très intéressante, mais victime de faiblesses de mise en forme parfois criantes, et nous voilà tout d’un coup, quatre mois après les premiers essais, avec une maquette pimpante, une parfaite lisibilité, une iconographie de qualité et bien légendée… Et le fond est à la hauteur : sur une question historiquement facile, mais polluée depuis un siècle et demi (au moins !) par une historiographie qui relevait plus souvent du fantasme que de la réalité, l’auteur nous livre une mise au point très claire et presque sans défaut. De la belle ouvrage.
De minuscules scories révèlent l’effort encore nécessaire pour se débarrasser de la gangue du passé. L’armée qui assiège Nantes ou livre la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier est bien royale et non pas française, ce que justifie la forte présence en son sein de féodaux bretons opposés au duc. Mais, en face, l’autre armée est qualifiée de bretonne et non pas de ducale, alors que des princes français (dont le futur roi Louis XII !) opposés au roi, mais ici jamais évoqués, combattent en son sein… J’avoue avoir été ému par le quasi-achèvement de cet effort si difficile pour venir à bout des sornettes trop longtemps lues et entendues. Le tout petit ouvrage de Dominique Le Page est donc important : dans le domaine de la vulgarisation aussi, l’histoire de la Bretagne atteint enfin son âge adulte.
Alain Croix
Guy Saupin, Dominique Le Page, Le château des ducs, Nantes et la Bretagne, Château des ducs de Bretagne, 96 p., 12 e.
Dominique Le Page,
L’Union de la Bretagne à la France, Château des ducs de Bretagne, 14 p., 3 e.


Clemenceau
Les liens de Nantes et de Georges Clemenceau sont assez connus pour qu’on n’ait guère besoin de justifier l’intérêt porté ici à la biographie que vient de lui consacrer Michel Winock. Né en Vendée en 1841, Clemenceau fait ses études au lycée impérial de Nantes, devenu aujourd’hui le lycée Georges-Clemenceau, avant de s’inscrire à l’École préparatoire de médecine, comme l’avait fait son père avant lui. Il est vrai que, par la suite, Clemenceau n’effectuera que de brefs passages à Nantes dont cette visite, en 1922, pour le baptême de son ancien lycée. « Cette tache noire et suprêmement insolente, tapotant ses genoux du bout des doigts pendant que péroraient préfet, recteur et généraux, a dégonflé pour un enfant de douze ans en une minute de son prestige l’officiel aussi brutalement que la pointe d’une épingle dégonfle une baudruche », raconte Julien Gracq dans Lettrines.
Mais la personnalité de Clemenceau excède évidemment la chronique locale. C’est en historien de la gauche que Michel Winock décide de consacrer une biographie à cet homme aux multiples visages : le Tigre qui se fait un malin plaisir de faire tomber les gouvernements de la Troisième République ; le dreyfusard vomi par la droite ; le premier flic de France qui réprime les révoltes sociales de 1905-1906 ; le Père la Victoire qui, à 76 ans, est porté à la tête d’une France en pleine guerre.
L’auteur l’annonce d’entrée : rien d’inédit dans cette biographie, sinon le regard nouveau que la crise actuelle de la gauche conduit à poser sur le passé. Non, la trajectoire de Clemenceau n’épouse pas la courbe banale d’un homme qui, au fil des ans, passerait de l’extrême gauche au parti de l’ordre. Clemenceau incarne, pour Michel Winock, « une certaine idée de la gauche », étouffée pendant la plus grande partie du 20e siècle par le socialisme et le communisme.
En d’autres termes, « la vieille ganache laïcarde, patriotarde et anticollectiviste peut encore servir » puisque, estime Michel Winock, le siècle écoulé a fait la preuve de la fécondité de l’idéal laïque, a rappelé « à la gauche que les trois couleurs et la fierté nationale ne doivent pas être abandonnées à l’extrême droite et au nationalisme xénophobe », a marqué l’échec du socialisme collectiviste et réévalué la réforme au détriment de la révolution
De l’actualité des valeurs de Clemenceau, Michel Winock ne va pas jusqu’à déduire que cette figure de « la gauche républicaine » peut fournir aujourd’hui « les clés théoriques de la refondation de la gauche postmarxiste ». Il rappelle simplement que la pierre de touche entre la droite et la gauche n’est pas immuable : la République tout au long du 19e siècle ; l’économie, et singulièrement la question de la propriété des moyens de production, au cours du 20e siècle. Mais il ne nous dit rien sur ce qu’elle pourrait être en ce début de 21e siècle. Ce n’est plus là, il est vrai, besogne d’historien.
T.G.
Michel Winock,
Clemenceau, Perrin, 565 p., 24 e.


Le dernier prêtre-proviseur
Un prêtre proviseur d’un lycée public : la chose est devenue impensable en France. Pourtant l’abbé Léopold Follioley dirigea le lycée de Nantes (après ceux de Laval et de Caen), de 1890 à 1898 et fut le dernier ecclésiastique à occuper de semblables fonctions. Ce qui lui valut d’être attaqué par les anticléricaux redoutant de le voir transformer le lycée en « jésuitière », mais aussi par les catholiques qui déploraient que la réussite du lycée public nuise aux établissements confessionnels. En 1891, intitulé Le Péché de Nantes, un violent libelle dénonçait d’ailleurs Follioley en ces termes : « Ses amis, ce sont les ennemis de l’Église ; ses amis, ce sont les ennemis de l’Église. »
Il y a dix ans, l’historien Jean Guiffan avait sorti de l’ombre cet épisode oublié dans un livre aujourd’hui épuisé. On le réédite à point nommé au moment où le lycée Clemenceau s’apprête à fêter son bicentenaire. Agrémentée de photographies et de fac-similés de journaux et de lettres, cette nouvelle édition est enrichie d’une préface de Serge Berstein et d’une postface de Michel Denis, l’un des tout derniers textes de l’historien récemment disparu.
Ce dernier voit dans cet épisode « une occasion supplémentaire de réfléchir à la façon dont la laïcité à la française, souvent incomprise et même décriée à l’étranger, s’est construite progressivement. » Les catholiques intégristes « ont leur part de responsabilité dans l’échec de l’esprit de compromis fréquent à l’étranger, puisque finalement ils voulaient la destruction de la société civile au bénéfice d’une chrétienté mythique à reconstruire », souligne Michel Denis qui considère, contre ceux qui rêvent de la réviser, que la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État reste « la meilleure ligne de conduite » envers les intégrismes.
Signalons la sortie d’un livre collectif un peu plus ancien, auquel Jean Guiffan a apporté sa pierre, et qui n’est pas sans rapport avec le précédent : L’Affaire Dreyfus. Nouveaux regards, nouveaux problèmes. Jean Guiffan y signe une contribution, « L’Affaire en Bretagne ». Il y rappelle qu’en 1898, l’année où Follioley quitte la direction du lycée, une Ligue patriotique antisémite voit le jour à Nantes et fait circuler un Indicateur des Juifs avec leurs mœurs, adresses, profession, état-civil et actes d’association. La Loire-Inférieure fera d’ailleurs, de 1900 à 1920, du général Mercier un sénateur. Le général Mercier, ministre de la Guerre au début de l’Affaire et qui, jusqu’au bout, continuera d’accuser Dreyfus.
T.G.

Jean Guiffan,
Le dernier prêtre-proviseur, Éditions du Petit Véhicule, 172 p., 16 e.
L’Affaire Dreyfus. Nouveaux regards, nouveaux problèmes, Presses universitaires de Rennes, 214 p., 16 e.
(Place publique #07)


Normandie
L’historien maritime new-yorkais, John Maxtone Graham est déjà l’auteur d’une œuvre importante sur le monde des transatlantiques de la grande époque. Cette fois, il offre aux lecteurs américains et britanniques une somme sur le Normandie. Soixante-six ans après sa fin tragique dans les eaux glacée de l’Hudson, ce paquebot de légende provoque toujours une fascination des deux côtés de l’Atlantique, tout spécialement à New-York, Saint-Nazaire et Le Havre, ports qui sont étroitement liés à l’histoire de ce géant des mers.
Ce beau livre édité par la maison d’édition Norton (New-York & London), richement illustré de plus de 200 photographies, est une ode à la mémoire du plus majestueux des liners jamais construits. John Maxtone Graham, né dans le New-Jersey en 1929 d’une mère américaine et d’un père écossais, met en valeur tout au long de son livre le rôle des Bretons qui furent au cœur de la vie du Normandie, des ouvriers et ingénieurs de Saint-Nazaire qui l’ont construit aux marins qui l’ont fait naviguer.
John Maxtone Graham, sensibilité celtique oblige, ne pouvait qu’être touché par la place des Écossais dans la création en 1862 par l’ingénieur John Scott, de Greenock, du premier chantier naval nazairien sur la presqu’île de Penhoet. Dans la concurrence que se livrèrent la Cunard et la Compagnie Générale Transatlantique par liners interposés, l’historien fait remarquer que l’élève a dépassé dans les années 1930 le maître de la Clyde avec Normandie, techniquement supérieur à son homologue Queen Mary.
Les amoureux du bel anglais ne peuvent qu’être comblés par la richesse et la subtilité de l’écriture de John Maxtone Graham, nourrie par une double culture, américaine et britannique. Derrière l’historien maritime on trouve un écrivain dont la sensibilité fait découvrir un ton d’écriture unique. Dans sa dernière livraison, on retrouve les descriptions si vivantes et justes qui nous transportent au cœur de l’époque des transatlantiques des années 1930. Comme il le déclarait dans un magazine américain l’influence de son enfance écossaise est pour beaucoup dans sa manière d’écrire : « Ma  famille écossaise est très versée dans l’art de conter et dans les  jeux de société à base d’écriture. Deux de mes tantes racontaient des  histoires parfois drôles, parfois saisissantes. On ne pouvait que les  écouter et elles me fascinaient lorsque j’étais enfant. J’ai essayé  de prendre modèle sur elles. On me demande souvent : “Comment  c’était à bord de ce navire ?” Je n’ai pas l’impression que les gens veulent savoir combien on y servait d’œufs. Ils ont envie de savoir comment ça se passait à  l’intérieur de cette coque en acier. »
Espérons une rapide édition en français du travail de l’historien de Manhattan pour les amoureux de ce paquebot mythique qui sont encore si nombreux de ce côté-ci de l’Atlantique.
Hubert Chémereau

John Maxtone-Graham,
Normandie, 260 pages, W.W. Norton, London,100 €
(Place publique #07)


Résistance et conscience bretonne

La collaboration des nationalistes bretons avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale est entrée depuis quelques années dans le champ de l'analyse historienne après avoir été longtemps seulement un objet d'affrontement violent des mémoires. Dans un gros livre, Jean-Jacques Monnier tente d'ouvrir une nouvelle voie en faisant cohabiter l'histoire, dont il se réclame, et la mémoire des militants bretons, dont il se fait le porteur. Cet exercice périlleux vise à montrer que des militants de "l'identité culturelle ou politique bretonne" ont participé à la Résistance. Le cœur de la démonstration repose sur l'utilisation de 200 témoignages recueillis au cours de huit années de recherche. Parmi ceux-ci sont particulièrement mis en exergue les souvenirs de neuf jeunes Nazairiens, membres des Bagadoù Stourm (groupes de combat) du Parti National Breton, lecteurs de L'heure bretonne .En 1943, certains se font embaucher comme employés civils à la base sous-marine pour fournir des informations aux Britanniques via "des militants gallois et corniques" ce qui, selon Jean-Jacques Monnier, donne "un certain caractère interceltique " (p. 112) à leur activité. Fondateurs du groupe de Résistants Liberté, ils auraient procédé à des sabotages dans la presqu'île guérandaise, puis participé au Bataillon de la Poche jusqu'en mai 1945.
Le recoupement de ces sources orales, construites soixante ans après les faits, est, comme le reconnaît l'auteur, très difficile car les archives écrites sont presque inexistantes. Au-delà de la vigilance qui s'impose pour tout travail s'appuyant sur une documentation non référencée, c'est la démarche globale adoptée qui interroge. Dans une approche téléologique de l'histoire, Jean-Jacques Monnier analyse tout d'abord le mouvement breton de l'Entre-deux-guerres, le second emsav, comme très largement antifasciste et antitotalitaire "par nature", l'anticolonialisme étant un fondement commun de Breiz Atao à Marcel Cachin. Dans cette perspective, l'entrée en Résistance des Bretons de tous ordres va de soi. L'auteur, citant Michelet ("Bretagne est Résistance"), écrit qu'il s'agit d'une "réaction presque atavique" (p. 357). Alors que le refus de l'occupation et l'antifascisme sont considérés comme les fondements de l'engagement dans la Résistance, Jean-Jacques Monnier, lui, met en avant une troisième raison de résister : la conscience régionale. C'est ce critère qu'il utilise pour réunir au nom de leur "bretonnité" des Résistants tels que
Jacques Paris de Bollardière, Louis Guilloux, ou encore Pierre Jakez Hélias et Charles Tillon.
Le malaise devant cette analyse est d'autant plus grand que Jean-Jacques Monnier procède par assemblage de trajets individuels, mêlant des époques différentes. Peut-on postuler la raison de l'engagement d'un Résistant entre 1940 et 1944 à partir de son attachement à sa "petite patrie" dans les années 1970 ? Le choix de réunir des biographies très disparates incite l'auteur à conclure, au risque d'une certaine contradiction, que "l'attitude des Bretons [entre 1940 et 1945] est souvent le fruit du hasard" (p. 372).

Didier Guyvarc'h

Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne. 1940-1945. L'hermine contre la croix gammée. Préface de Mona Ozouf. Yoran embanner, 398 p., 20 euros.
(Place publique #08)




Les Avocats nantais au XXe siècle

Serge Defois, qui enseigne à la Faculté de droit de Nantes, a soutenu cette thèse d'histoire à Angers. Son intérêt pour l'approche pluridisciplinaire apparaît bien dans ce gros travail rangé dans la catégorie de la "socio-histoire" définie par Gérard Noiriel. L'objet de la recherche est d'analyser les structures et les pratiques du "groupe" des avocats nantais entre 1897 et 1976. S'appuyant surtout sur les archives de l'ordre, l'auteur établit les biographies des 499 avocats alors inscrits au barreau de Nantes. Le croisement de ces parcours individuels permet de saisir les caractéristiques démographiques, sociologiques et professionnelles des avocats et d'évaluer permanences et évolutions.
Sur les 79 années étudiées, l'effectif reste stable ; c'est celui d'un barreau "moyen" à l'échelle nationale, qui compte de 50 à 90 inscrits. (L'explosion démographique n'arrive que dans les années 1990, pour atteindre le nombre de 500 avocats en 2007). La permanence est aussi sensible dans le recrutement très marqué par "l'entre soi" tant au plan géographique que sociologique. L'hérédité sociale est très forte : avant 1914, 80 % des avocats nantais sont issus de la haute et de la moyenne bourgeoisie, 75 % avant 1950. L'hérédité professionnelle marque encore le groupe en 1950 : 28 % des avocats ont
un père membre d'une profession juridique. Une certaine démocratisation s'amorce dans les années 1970.
Cette "bourgeoisie de robe" fait figure d'élite sociale dans la ville. Elle s'investit largement dans la vie politique avant 1914. Serge Defois met en évidence un recul relatif de cet engagement après la Première Guerre mondiale. Il
explique ce retrait par l'écart entre un barreau largement conservateur et le "glissement à gauche" de la ville dès les années 1920. Cette confrontation entre l'histoire sociale des avocats, magistralement étudiée, et l'histoire politique de Nantes, trop schématisée, est le point le moins convaincant de ce beau travail. Dans une postface, Serge Danet, suggère tout l'intérêt de prendre en compte l'interaction entre l'héritage du temps long et l'événement, entre un acteur social, son terrain d'exercice et le contexte : "Ce barreau de l'Ouest catholique où la question de la messe du Saint-Esprit crée la polémique jusque dans les années soixante n'a pas bronché plus que d'autres en 1941 contre l'interdiction faite aux juifs d'exercer la profession mais il n'a pas eu non plus à prononcer d'exclusion du fait à la fois de sa sociologie et de la population générale de la ville. Ce barreau qui peut apparaître pendant toute la première partie de la période comme très conservateur est aussi un barreau d'une grande ville où la démocratisation et la féminisation pourront se faire assez rapidement lorsque le temps sera venu".

Didier GUYVARC'H

Serge DEFOIS,
Les Avocats nantais au XXe siècle. Socio-histoire d'une profession, Presses Universitaires de Rennes, 2007, 398 pages, 22 euros.

(Place publique #08)


Traces humaines. Des premiers hommes à la menace viking.

Place publique avait fait preuve, dès son premier numéro, d’un grand enthousiasme pour l’exposition « semi-permanente » présentée au musée Dobrée de Nantes, et exprimé son regret qu’un tel travail ne soit pas prolongé par un catalogue.
Le musée a relevé le défi… à sa manière, en nous livrant un petit livre destiné à « la jeunesse ». La conception, inspirée de celle des manuels scolaires, repose sur des doubles pages largement illustrées, de photographies et surtout de dessins et de maquettes. Un gros effort est fait en matière de vocabulaire : le « moustérien » n’a plus de secret et, si une période est désignée par un émoustillant « chalcolithique campaniforme », le texte explique rapidement ce qu’est le campaniforme, un glossaire final livrant le sens du premier terme… Des expressions en caractères gras renforcent le côté manuel, également servi par une maquette très réussie. Ne boudons pas notre bonheur : la tentative est osée en matière d’archéologie, extrêmement méritante, et globalement réussie, et je sais bien des adultes qui se plongeront avec plaisir dans cet ouvrage qui explique « enfin clairement ce que nous avons toujours voulu savoir », aurait pu écrire la publicité.
Des regrets ? On peut toujours pinailler sur le fait que tel ou tel terme a échappé à la volonté pédagogique des auteurs, lapidaire ici, laraire là, mais, après tout, un tel ouvrage est également conçu pour enseigner du vocabulaire. Relever une grosse erreur dans une carte, mais c’est injuste : une, et quel ouvrage n’en comporte pas ? En réalité, l’unique reproche que l’on puisse formuler tient dans l’édition : des illustrations ternes sur un papier médiocre ne sont peut-être pas le bon moyen pour tenter nos « chères têtes blondes » désormais habituées par le moindre magazine, ou la télévision, à une image de grande qualité technique. C’était peut-être le prix à payer pour parvenir à un prix de vente très raisonnable…
Cette faiblesse n’enlève rien au fait que l’initiative soit excellente, et probablement destinée à faire école : les auteurs, Marie-Hélène Santrot, Jacques Santrot, Michel Politzer, ont habilement joué sur l’intérêt avéré de certains jeunes pour la préhistoire et l’Antiquité, et nous livrent ainsi une contribution à méditer sur la manière d’attirer les plus jeunes au musée. Le Conseil général de Loire-Atlantique, co-éditeur, contribue généreusement à la diffusion dans tout le département. Cela ne remplace en rien les multiples initiatives éducatives d’animation, de visite à thème, d’ateliers, etc., telles qu’elles sont mises en place dans les musées aujourd’hui, que ce soit à Dobrée, au Musée d’histoire de Nantes du Château des ducs ou ailleurs. Mais c’est rappeler que le livre, loin d’être un média dépassé, demeure un irremplaçable moyen de transmission durable de ce qui nous construit : la culture.

A.C.

Traces humaines. Des premiers hommes à la menace viking, Somogy, Paris, 2007, 80 p., 10 euros.
(Place publique #08)